Littérature anglophone

  • Le temps des héros t.1 ; le feu bleu

    Michelle Paver

    Parution : 1 Août 2012 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    L’édition originale de cet ouvrage a paru en langue anglaise
    chez Puffin, an imprint of Penguin Books Ltd.,
    sous le titre :
    Gods and Warriors
    Text copyright © 2012, by Michelle Paver.
    All rights reserved.
    Traduit de l’anglais (Royaume-Uni)
    par Blandine Longre.
    Cover design © Puffin Books.
    Front cover photographs © Shutterstock, Arcangel and I-Stock images.
    © Hachette Livre, 2012, pour la traduction française.
    Hachette Livre, 43 quai de Grenelle, 75015 Paris.
    ISBN : 978-2-01-202715-2






    La flèche était noire, empennée de plumes de corbeau, mais Hylas ne pouvait en voir la pointe, fichée dans son bras.
    Tout en la tenant fermement, il dégringola la pente. Il n’avait pas le temps de l’arracher : les guerriers noirs devaient être tout proches.
    Il mourait de soif, et il était si fatigué qu’il n’avait pas les idées claires. Le Soleil tapait. Les broussailles épineuses n’offraient aucune cachette ; il se sentait affreusement exposé au danger. Cependant, il y avait pire encore : l’inquiétude qu’il éprouvait pour Issi, le chagrin mêlé d’incrédulité qui le saisissait au souvenir d’Ouste.
    Il trouva la piste qui descendait de la Montagne et, à bout de souffle, marqua une pause. Le chant des cigales retentissait à ses oreilles. Le cri d’un faucon résonna dans le défilé, en contrebas. Aucun bruit de poursuite. Avait-il réussi à les semer ?
    Il ne parvenait toujours pas à comprendre ce qui avait pu se passer. La veille au soir, Issi et lui avaient campé dans une grotte, sous le pic de l’est. À présent, sa sœur avait disparu, son chien était mort et lui, Hylas, était en fuite : un garçon maigre, sans vêtements ni couteau, qui ne possédait qu’une petite amulette crasseuse accrochée à son cou par une lanière de cuir.
    Son bras lui faisait atrocement mal. Sans lâcher la flèche, il avança, titubant, au bord du sentier. Des cailloux roulèrent vers la rivière le long de l’escarpement vertigineux. La gorge était si profonde et la pente si abrupte que ses orteils se trouvaient à la même hauteur que la cime des premiers pins. Devant lui se dessinaient les lointaines montagnes de la Lykonia, et derrière lui se dressait la plus imposante de toutes : le mont Lykas, aux cimes étincelantes de neige.
    Hylas pensa au village, un peu plus loin dans la gorge, et à son ami Telamon qui vivait dans la forteresse du Gouverneur, de l’autre côté de la Montagne. Les guerriers noirs avaient-ils incendié le village et assiégé Lapithos ? Mais alors, pourquoi n’y avait-il aucune fumée visible ? Pourquoi n’entendait-il pas les cornes de bélier sonner l’alerte ? Pourquoi le Gouverneur et ses hommes ne se défendaient-ils pas ?
    La douleur lui dévorait le bras. Il ne pouvait la supporter plus longtemps. Il cueillit une poignée de thym, puis arracha une feuille grise et soyeuse de molène, aussi douce et épaisse qu’une oreille de chien. Le garçon se rembrunit. Cesse de penser à Ouste.
    Ils étaient ensemble dans les moments qui avaient précédé l’attaque. Le chien était appuyé contre lui, ses longs poils constellés de graines de bardane. Hylas en avait ôté une ou deux avant de repousser le museau de l’animal et de lui ordonner d’aller surveiller les chèvres. Ouste s’était éloigné d’un pas tranquille, en remuant la queue et en lui lançant un dernier regard, comme pour lui dire : Je sais ce que je fais. Je suis un chien de berger, voilà à quoi je sers.
    Ne pense plus à lui, se dit Hylas avec véhémence.
    Les dents serrées, il empoigna la flèche. Inspira. Et tira.
    La douleur fut si violente qu’il manqua de s’évanouir. En se mordant les lèvres, il se balança d’avant en arrière, luttant contre les vagues rouges qui lui soulevaient le cœur. Ouste, où es-tu ? Pourquoi ne viens-tu pas lécher cette plaie pour me guérir ?
    En grimaçant, il broya le thym entre ses doigts et l’appliqua sur la blessure. D’une seule main, non sans mal, il parvint enfin à la panser en utilisant la feuille de molène ; il maintint celle-ci en place avec un brin d’herbe qu’il noua, puis serra à l’aide de ses dents.
    La pointe de la flèche gisait dans la poussière, là où il l’avait laissée tomber. Elle avait la forme d’une feuille de peuplier et son extrémité était effilée. Jamais il n’en avait vu de pareille. Dans les montagnes, les gens fabriquaient les pointes de leurs flèches avec du silex – ou, s’ils étaient riches, avec du bronze. Mais celle-ci était différente. C’était de l’obsidienne noire, luisante. Hylas avait reconnu ce matériau car la sybille du village, Iphia, en possédait un éclat. D’après elle, il s’agissait du sang de la Mère, craché des entrailles flamboyantes de la terre et transformé en pierre. Toujours selon la sybille, cette pierre venait d’îles lointaines, situées de l’autre côté de la Mer.
    Qui étaient les guerriers noirs ? Et pourquoi le pourchassaient-ils ? Hylas n’avait pourtant rien fait de mal.
    Avaient-ils découvert Issi ?
    Derrière lui, des pigeons jaillirent vers le ciel dans un grand bruissement d’ailes.
    Il fit volte-face.
    Depuis l’endroit où il se trouvait, la piste descendait en pente raide avant de disparaître dans un virage, derrière un éperon rocheux au-dessus duquel s’élevait un nuage de poussière rouge. Hylas perçut le bruit sourd de pas cadencés et le cliquetis des flèches dans les carquois. Son estomac se noua.
    Ils étaient de retour.

    Il grimpa au-dessus du sentier et, comme une chauve-souris, s’agrippa à un arbuste.
    Le martèlement se rapprochait.
    Fouillant le sol de ses orteils, il trouva une corniche. Il se glissa sur le côté, sous un surplomb, le visage plaqué contre une racine. Il jeta un coup d’œil vers le bas, ce qu’il regretta aussitôt : la vue sur la cime des arbres était vertigineuse.
    Ses poursuivants couraient à un rythme probablement exténuant. Hylas distingua des frottements de cuir et flaira la puanteur de leur transpiration, de même qu’une odeur âcre qui lui parut affreusement familière. Il l’avait déjà sentie la nuit précédente : la peau des guerriers était maculée de cendre.
    La saillie le dissimulait mais, à sa gauche, la piste prenait un virage et dominait la gorge. Il les entendit d’abord arriver ; puis, à travers une nuée de poussière rouge, il les vit apparaître : des armures noires de cuir brut et rêche, cauchemardesques, une forêt de lances, de dagues et de boucliers. Leurs longues capes noires flottaient derrière eux, pareilles à des ailes de corbeau ; sous leurs casques, leurs visages étaient gris.
    L’un d’eux lança un appel, si près d’Hylas que celui-ci en fut terrifié.
    Il retint son souffle. Le guerrier qui avait crié se trouvait juste au-dessus de lui.
    Plus haut sur le sentier, les autres firent demi-tour. Dans la direction d’Hylas.
    Il perçut les crissements des cailloux sous les semelles d’un homme qui revenait sur ses pas. Il ne semblait pas pressé. Hylas devina qu’il s’agissait du chef. De son armure s’échappait un tintement dur, étrange.
    — Regarde, dit celui qui avait appelé. Du sang.
    Hylas se figea. Du sang ? Tu as laissé du sang sur la piste.
    Il attendit.
    Le chef resta muet.
    Ce silence parut déconcerter le premier homme.
    — C’est sûrement celui du pâtre, s’empressa-t-il d’ajouter. Désolé. Tu le voulais vivant.
    De nouveau, aucune réponse.
    La sueur ruisselait le long des flancs d’Hylas. Tout à coup, il se souvint de la pointe de flèche, restée à terre. Pourvu qu’ils ne la remarquent pas.
    Il tendit le cou et vit une main se poser sur une grosse roche, au bord du sentier.
    C’était une main robuste, mais elle paraissait comme morte, enduite de cendre, les ongles tachés de noir. Le protège-poignet qui couvrait l’avant-bras était rouge sombre, comme un coucher de Soleil courroucé, et son éclat si lumineux qu’Hylas en fut ébloui. Il savait ce que c’était, même s’il n’en avait jamais vu de si près : du bronze.
    La transpiration mêlée de poussière coulait lentement dans ses yeux. Il osait à peine ciller. Les deux guerriers étaient si proches qu’il les entendait respirer.
    — Débarrasse-toi de ça, ordonna le chef.
    Sa voix sonnait creux. Pour Hylas, elle évoquait des endroits froids, hors de portée du Soleil.
    Quelque chose de lourd fut lancé par-dessus la corniche et faillit atteindre Hylas avant de s’écraser dans un arbre épineux à moins d’un mètre de lui ; l’objet oscilla un instant, puis s’immobilisa. En voyant de quoi il s’agissait, le garçon manqua vomir.
    Ce qui avait été un être humain n’était à présent plus qu’une chose atroce, un amas de sang noir et d’entrailles bleues, déchiquetées, tel un nid de vers. Hylas l’avait reconnu. Skiros. Pas un ami, non, mais un pâtre, comme lui. Un peu plus âgé que lui et impitoyable au combat.
    Le cadavre était trop près ; il aurait presque pu le toucher. Il perçut son fantôme, furieux, qui luttait pour se libérer. Si celui-ci découvrait Hylas, s’il se glissait dans sa gorge…
    — C’est le dernier d’entre eux, affirma le premier guerrier.
    — Et la fille ? demanda le chef.
    Hylas sentit la peur l’étreindre.
    — Elle n’a pas d’importance, pas vrai ? dit le guerrier. Ce n’est qu’une…
    — Et l’autre garçon ? Celui qui s’est enfui.
    — Je l’ai blessé. Il n’ira pas loin…
    — Dans ce cas, nous n’en avons pas terminé avec eux, coupa le chef d’un ton glacial. Pas tant que cet autre garçon sera en vie.
    — D’accord, répondit l’homme d’une voix craintive.
    Des cailloux crissèrent : ils gravissaient de nouveau la piste. Pourvu qu’ils poursuivent leur route, songea Hylas.
    Dans le lacet, à l’endroit où le sentier surplombait la gorge, le chef s’arrêta. Le pied en appui sur un rocher, il se pencha pour observer de nouveau la pente.
    L’homme qu’Hylas aperçut ressemblait à un monstre de ténèbres et de métal. Des jambières de bronze protégeaient ses mollets puissants. Une carapace, de bronze elle aussi, recouvrait son pagne de cuir noir. Son plastron de bronze martelé était surmonté de protège-épaules du même métal, d’une largeur redoutable. Il n’avait pas de visage, mais ses yeux étaient visibles, entre le protège-cou qui masquait sa bouche ainsi que son nez et le casque peint en noir, fabriqué à partir d’éclats de défense de sanglier, muni d’un couvre-joues et surmonté d’un cimier noir en crin de cheval. Seuls ses longs cheveux lui donnaient une apparence humaine. Ils étaient tressés à la manière des guerriers, en mèches pareilles à des serpents, chacune assez épaisse pour faire dévier une lame.
    Le chef allait peut-être finir par se sentir observé, pensa Hylas, sans pourtant parvenir à détourner le regard. Même s’il savait que les yeux invisibles, simple fente dans le visage de l’homme, fouillaient l’escarpement à sa recherche, le garçon ne pouvait s’empêcher de fixer cette tête casquée.
    L’espace d’un instant, la tête pivota vers l’amont.
    Fais quelque chose, se dit Hylas. Distrais son attention. S’il jette un coup d’œil en arrière et qu’il te voit…

    Hylas rassembla ses forces ; sans un bruit, il ôta une main de l’arbuste, la tendit vers l’arbre couvert d’épines où reposait Skiros et repoussa celui-ci. Le cadavre frémit, comme si ce contact lui était déplaisant.
    La tête casquée se retourna.
    Hylas, en équilibre, exerça une nouvelle pression sur Skiros. Le corps chuta, roula en rebondissant dans l’escarpement, en direction de la gorge.
    — Vous avez vu, gloussa l’un des guerriers. Il a pris la fuite !
    Des rires discrets parcoururent la troupe. Le chef, lui, resta silencieux. Il regarda le cadavre s’écraser en contrebas, puis s’écarta de la cachette d’Hylas.
    Les yeux remplis de gouttes de sueur, le garçon écouta leurs pas qui s’éloignaient sur le sentier.
    L’arbuste commençait à s’affaisser sous son poids. Hylas voulut se rattraper à une racine.
    Et la manqua.






    Hylas roula le long de la pente, jusqu’à la rivière. Des cailloux pleuvaient sur lui – en revanche, aucune flèche.
    Il atterrit la tête la première dans un buisson de genêt ; il s’efforça cependant de rester immobile, car il savait qu’un chasseur est capable de repérer le moindre mouvement en un rien de temps. Il était couvert de bleus et d’égratignures, mais il ne s’était apparemment rien cassé et n’avait pas perdu son amulette.
    Des mouches bourdonnaient à ses oreilles. Le Soleil lui brûlait le dos. Il finit par lever les yeux et scruta les alentours. Les guerriers noirs étaient partis.
    Le corps de Skiros, lui, gisait un peu plus loin sur l’escarpement. Du moins ce qu’il en restait. Ses entrailles jonchaient les rochers, tel un filet de pêche mis à sécher. Des vautours décrivaient déjà des cercles au-dessus de lui et le visage du pâtre était tourné vers eux, comme s’il cherchait à les observer.
    Son fantôme aurait besoin d’aide pour passer dans l’au-delà. Pourtant, Hylas ne pouvait se risquer à l’enterrer, ni à accomplir les rites.
    — Désolé, Skiros, marmonna-t-il. Ce sont les règles de la survie. On ne porte pas secours à quelqu’un qui ne pourra t’aider en retour.
    Des saules et des châtaigniers surplombaient la rivière. Quel soulagement de se retrouver à couvert ! D’un pas trébuchant, Hylas entra dans l’eau peu profonde, y tomba à genoux et s’y désaltéra. Il s’éclaboussa le corps, frémissant au contact des gouttes froides sur sa peau brûlante, éraflée. Il jeta un regard à son reflet déformé sur la surface de l’onde : ses yeux plissés, ses traits tirés par la tension, ses longs cheveux qui lui balayaient le visage.
    Boire l’avait calmé et, pour la première fois depuis l’attaque, il parvint à organiser ses pensées. Il lui fallait de la nourriture, des vêtements et un couteau. Et surtout, il lui fallait se rendre au village. Sachant que c’était le lieu le plus sûr, Issi avait dû s’y réfugier. C’est forcé, se dit-il, non sans virulence.
    Les criaillements des vautours emplissaient la gorge ; Skiros avait disparu sous un amas grouillant de longs cous et d’ailes poussiéreuses. Afin que le fantôme du pâtre ne soit pas tenté de le suivre, Hylas se hâta de cueillir des feuilles d’ail des bois et de les éparpiller dans son sillage – les fantômes se nourrissent des odeurs de nourriture ; plus elles sont agréables, plus ils s’en régalent. Puis il partit en courant dans le défilé, longeant la rivière.
    Il se sentait épié par les arbres et les rochers. Le trahiraient-ils ? Il avait grandi dans ces montagnes. Il connaissait leurs sentiers détournés et les habitudes des créatures sauvages – le cri de cet épervier, le lointain rugissement de ce lion. Il connaissait les ravines noircies par le feu qu’il fallait éviter à cause des Furieux.
    Cependant, plus rien n’était comme avant.
    Nous n’en avons pas terminé avec eux, avait déclaré le chef des guerriers. Il savait Hylas encore en vie. Et qu’avait-il voulu dire par « eux » ?
    Soudain, il prit conscience que Skiros n’avait pas seulement été un pâtre. Mais aussi un Paria.
    Tout comme Hylas. Et Issi. Aucun d’eux n’était né au village. Neleos, le chef, les avait trouvés dans la Montagne quand ils étaient petits et les avait mis au travail. L’été, les enfants gardaient ses chèvres sur les pics ; l’hiver, ils s’occupaient d’elles dans la gorge.
    Pourquoi les guerriers noirs s’en prendraient-ils aux Parias ? Cela n’avait aucun sens. Personne ne se souciait d’eux : ils étaient méprisés de tous.
    Le Soleil chevauchait à présent vers l’ouest, et les ombres rampaient le long des parois du défilé. Quelque part, dans le lointain, un chien ne cessait d’aboyer. Il paraissait inquiet. Hylas aurait voulu qu’il se taise.
    Il arriva devant une petite table d’offrande en argile munie de trois pieds. Installée sous un arbre pour le dieu de la Montagne, elle était couverte d’une peau de lièvre moisie dont Hylas s’empara. Il la noua autour de ses hanches. À la vue d’un lézard qui l’observait froidement, le garçon marmonna quelques mots d’excuse – il se pouvait que l’animal soit un esprit ayant pris une autre apparence.
    Il était content de ne plus être nu ; il avait cependant si faim que la tête lui tournait. La saison n’était pas assez avancée pour qu’il puisse trouver des figues. Tout en courant, il cueillit au passage quelques fraises des bois que des souris avaient déjà grignotées. Plus loin, il aperçut un buisson épineux où une pie-grièche conservait ses proies : sur les épines, l’oiseau avait empalé trois cigales et un moineau. Hylas lança une excuse rapide à la pie-grièche, où qu’elle soit, et engloutit le tout avant de recracher plumes et bouts de carapace.
    Bientôt, il croisa des oliviers et des lopins de terre aménagés le long des pentes. L’orge était prête pour la récolte, il n’y avait cependant personne alentour. Tout le monde avait dû se réfugier au village – à moins que les guerriers noirs ne l’aient incendié.
    Au grand soulagement du garçon, le village était toujours là, même si un calme sinistre régnait sur les lieux. Pareilles à des moutons effrayés, les huttes en pisé se blottissaient derrière leur palissade d’épines. Hylas sentit une odeur de fumée, mais n’entendit aucune voix. À l’extérieur, il ne vit aucun âne, ni même aucun des cochons habituellement occupés à renifler le sol à la recherche de restes. Rien. Et les portes des esprits étaient fermées.
    Elles avaient été enduites d’ocre rouge ; pendu aux cornes d’aurochs fixées à la traverse, l’Ancêtre scrutait le seuil. Il avait pris l’apparence d’une pie, mais c’était assurément un Ancêtre – bien qu’il ne soit pas l’un de ceux d’Hylas.
    Devant l’entrée, le garçon répandit l’orge qu’il avait volée en chemin. L’Ancêtre resta indifférent à son offrande. Il savait qu’Hylas n’avait pas sa place en ce lieu. Les portes des esprits avaient pour rôle de protéger le village et d’empêcher les Parias d’y pénétrer.
    Dans un grincement, les portes s’entrebâillèrent et des visages crasseux apparurent. Hylas avait beau connaître les villageois depuis des années, ceux-ci le regardaient d’un air hostile, comme si le garçon était soudain devenu un étranger. Certains tenaient des torches crépitantes, faites avec des tiges de férule ; tous avaient à la main des haches, des faucilles ou des lances.
    En poussant des aboiements surexcités, les chiens sortirent brusquement et se ruèrent vers Hylas. Leur meneur, un chien de berger du nom de Flèche, était aussi large qu’un sanglier ; il pouvait, sur un simple ordre, égorger un homme. Le poil hérissé, il s’arrêta devant le garçon et le fixa en gardant la tête basse, un signe de menace. Lui aussi savait que l’accès du village était interdit à Hylas.
    Celui-ci préféra ne pas bouger. S’il reculait, Flèche attaquerait.
    — Laissez-moi entrer ! cria-t-il.
    — Que veux-tu ? gronda Neleos, le chef. Tu es censé garder mes chèvres dans la Montagne !
    — Laissez-moi entrer ! Je veux voir ma sœur.
    — Nous ne l’avons pas vue. Qu’est-ce qui te fait croire qu’elle serait ici ?
    Hylas cligna des yeux, surpris.
    — Mais alors… où est-elle ?
    — Sans doute morte. Quelle importance ?
    — Tu mens, répliqua Hylas, même si, au fond de lui, il sentait la panique l’envahir.
    — Tu as laissé mes chèvres ! rugit Neleos. Ta sœur n’oserait pas revenir sans elles ! Et tu aurais fait de même à moins d’avoir envie d’une bonne correction.
    — Issi sera bientôt là. Laissez-moi entrer ! Ils sont à ma poursuite !
    Neleos plissa les yeux et se gratta la barbe de sa main calleuse. C’était un paysan aux jambes arquées et aux épaules voûtées à force de tirer sa charrue, mais il était plus rusé qu’une belette, sans cesse à manigancer pour obtenir beaucoup à partir de peu. Hylas comprit que Neleos était tiraillé entre l’envie de le punir pour avoir abandonné les chèvres et le désir de le garder en vie pour le faire travailler encore plus.
    — Ils ont tué Skiros, ajouta le garçon. Et je vais subir le même sort. Vous devez enfreindre la loi et m’autoriser à me réfugier chez vous.
    — Chasse-le, Neleos ! cria une femme d’une voix perçante. Il ne nous a apporté que des ennuis depuis le jour où tu l’as trouvé !
    — Lâche les chiens sur lui ! s’exclama une autre villageoise. S’ils l’attrapent ici, nous serons en danger !
    — Elle a raison. Que les chiens se chargent de lui. S’il était innocent, les guerriers ne seraient pas sur ses traces.
    — Qui sont-ils ? demanda Hylas. Et pourquoi s’en prennent-ils aux Parias ?
    — Je l’ignore et je m’en moque, rétorqua Neleos, hargneux.
    Cependant, Hylas lut la peur dans ses yeux.
    — Tout ce que je sais, poursuivit le chef, c’est qu’ils viennent de l’est et qu’ils traquent les Parias. Quelle importance ? Tant qu’ils nous laissent tranquilles, ils peuvent faire ce qu’ils veulent !
    Les autres paysans clamèrent leur approbation.
    Hylas passa la langue sur ses lèvres.
    — Et la loi qui vous oblige à offrir asile ? Si quelqu’un est en péril, vous devez le laisser entrer !
    Un bref instant, Neleos hésita. Puis son visage se durcit.
    — La loi ne vaut pas pour les Parias, cracha-t-il. Allez, passe ton chemin ou je lâche les chiens !

    Il ferait bientôt nuit. Et il n’avait nulle part où aller.
    Parfait, j’ai compris, songea Hylas, furieux contre les villageois. Puisque vous refusez de m’aider, je me débrouillerai seul.
    Il tourna brusquement entre les pins et se dirigea vers l’arrière du village. L’endroit était désert : tout le monde était encore aux portes des esprits.
    Peut-être s’imaginaient-ils qu’Hylas n’était jamais entré dans le village. Ils se trompaient. Lorsque l’on est un Paria, il faut apprendre à voler pour survivre.
    Il se faufila dans un interstice du mur d’épines et se glissa vers la hutte la plus proche, qui appartenait à une vieille veuve sournoise du nom de Tyro. Son feu était couvert et, dans la pénombre rougeoyante, enfumée, le garçon trébucha sur le petit bol de lait réservé au serpent domestique. Dans un coin, sur une paillasse, un ballot de haillons laissa échapper un grognement.
    Hylas se figea, puis, en silence, décrocha un quartier de porc fumé.
    Sur sa paillasse, Tyro remua et se mit à ronfler.
    Le garçon s’empara d’une tunique qui pendait à une poutre, mais laissa les sandales car, l’été, il allait toujours pieds nus. Tyro grogna de nouveau. Il quitta aussitôt l’endroit, sans oublier de replacer correctement le bol du serpent – ces animaux communiquent entre eux, et il suffit d’en contrarier un seul pour se les mettre tous à dos.
    La hutte voisine, celle de Neleos, était vide. Hylas attrapa une outre, une cordelette de cuir pour s’en faire une ceinture et un sac d’herbe tressée dans lequel il fourra du boudin, un fromage de lait de brebis et des olives. Il but quelques gorgées de vin dans la jarre du vieil homme, puis jeta une poignée de cendres dans ce qui restait pour se dédommager de toutes les corrections infligées au fil des années.
    Il entendit les portes des esprits se refermer ; des voix approchaient. Il repartit discrètement par où il était entré – et s’aperçut, trop tard, qu’il avait oublié de voler un couteau.
    La Lune s’était levée et les grillons nocturnes avaient entamé leurs stridulations lorsque Hylas atteignit le bosquet d’amandiers situé à l’écart du village ; l’endroit était plongé dans l’ombre. Le garçon s’empressa d’enfiler la tunique et de nouer la cordelette à sa taille.
    Quelques abeilles s’affairaient encore autour des ruches. Hylas avisa une table d’offrande placée dans l’herbe. En espérant qu’elle avait été dressée depuis assez longtemps pour que les créatures envoyées par les dieux aient pu se rassasier, il engloutit deux gâteaux au miel et une galette de pois chiches fourrée d’une succulente bouillie de lentilles, de perche séchée et de fromage émietté. Il en laissa un petit morceau pour les abeilles et les supplia de veiller sur Issi. Elles bourdonnèrent – réponse que le garçon ne sut interpréter.
    Issi n’avait pas dû emprunter ce chemin, songea-t-il tout à coup, car elle aurait mangé cette galette. Fallait-il l’attendre ici ou essayer de se rendre à Lapithos ? Peut-être sa petite sœur était-elle partie chercher Telamon. Mais la forteresse se trouvait quelque part de l’autre côté de la Montagne, et ni Hylas ni Issi n’y étaient jamais allés. Tout ce qu’ils savaient de l’endroit, ils l’avaient appris grâce aux vagues descriptions de Telamon.
    Dans le lointain, le chien qu’il avait entendu un peu plus tôt continuait d’aboyer. Il semblait découragé, comme s’il s’était résigné à ce que plus personne ne vienne. Hylas aurait voulu qu’il s’arrête. Ces appels lui rappelaient trop Ouste.
    Il n’avait pas envie de penser à lui. Dans son esprit se dressait un mur, derrière lequel se pressaient d’affreux souvenirs attendant de pouvoir refaire surface.

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