Hachette Black Moon

  • Coldtown, cité des vampires

    Holly Black

    Parution : 4 Septembre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015


    chapitre 1


    Rien ne peut nous arriver de plus beau que la mort.
    Walt Whitman

    Tana se réveilla dans une baignoire. En chien de fusil, la joue appuyée au métal froid du robinet. Un filet de salive avait imbibé son haut au niveau de la clavicule et mouillé l’extrémité de ses mèches. Sinon, elle était complètement sèche, vêtements compris, ce qu’elle constata avec une espèce de soulagement. Elle avait la nuque raide, les épaules endolories. Elle contempla avec hébétude le plafond, sur lequel la moisissure dessinait des taches semblables à celles d’un test de Rorschach. Durant un instant, elle se sentit totalement désorientée. Dérapant sur l’émail, elle se mit à genoux et écarta le rideau de douche.
    Le lavabo dégorgeait de gobelets en plastique, de bouteilles de bière et d’essuie-mains jetés à la va-vite. Le fenestron situé au-dessus des toilettes laissait passer une chaude lumière jaune d’été finissant filtrée par les ombres vacillantes des guirlandes d’ail suspendues à l’encadrement.
    Une fête. C’était ça. Elle avait participé à une méga-bringue.
    — Ouille ! marmonna-t-elle.
    Le sang battait sourdement contre ses tempes douloureuses. Elle se rattrapa au rideau, arrachant trois anneaux au passage.
    Elle se remémorait s’être préparée pour l’occasion. Bracelets qui tintinnabulaient lorsqu’elle bougeait, bottes rouge sang à bout ferré qu’elle mettait des heures à lacer et que, mystérieusement, elle n’avait plus aux pieds. Elle se rappelait avoir fardé ses yeux bleu pâle d’un trait de crayon noir luisant avant d’embrasser le miroir pour se souhaiter bonne chance. Après, ses souvenirs étaient plutôt confus.
    Tana se redressa et tituba jusqu’au lavabo, où elle s’aspergea le visage d’eau. Son maquillage avait coulé : traînée de rouge à lèvres sur la joue, coulures de mascara. La manche de la robe baby-doll blanche qu’elle avait empruntée à sa mère était déchirée. Sa chevelure noire était embroussaillée au point qu’elle ne parvint pas à y remettre de l’ordre avec ses seuls doigts. Bref, elle avait tout d’un mime débauché.
    Le pire, c’est qu’elle était quasi certaine d’avoir perdu connaissance dans la salle de bains alors qu’elle s’efforçait d’éviter son ex, Aidan, ainsi que sa nouvelle copine. Ils avaient joué à un jeu appelé la Dame ou le Tigre. Le principe était de parier sur quel côté retombait une pièce lancée en l’air : face (la dame) ou pile (le tigre). Qui perdait devait vider son verre cul sec. Ensuite, ils avaient dansé comme des dingues tout en buvant du whisky au goulot. Aidan avait harcelé Tana pour qu’elle roule un patin à sa petite amie aux cheveux blond vénitien et à la bouche boudeuse, celle qui arborait au cou un collier de chien qu’elle avait trouvé dans le vestibule. Il avait argué que ce serait comme une éclipse de la lune et du soleil dans le ciel, une union entre tout ce qui était ombre et lumière. Tana lui avait rétorqué que la seule éclipse susceptible de se produire serait dans son slip, mais il avait insisté, tenace, agaçant. L’alcool chantait dans les veines de Tana, la transpiration oignait sa peau, et elle avait ressenti l’appel de la dangereuse témérité qui lui était si familière. Elle avait toujours eu du mal à dire non à Aidan et à son visage de chérubin espiègle. Malheureusement, il le savait.
    Avec un soupir, Tana ouvrit la porte donnant sur le couloir. Elle n’était même pas verrouillée, n’importe qui aurait pu entrer au cours de la nuit alors qu’elle était effondrée derrière le rideau de douche. Vous parlez d’une humiliation ! L’air était lourd de relents de bière renversée et d’une autre odeur, métallique et douceâtre comme la mort. Dans la pièce voisine, la télévision ronronnait et, en se rendant à la cuisine, la jeune fille perçut la voix basse d’un présentateur de JT. Les parents de Lance l’autorisant à organiser des fêtes dans la vieille ferme familiale, il avait la maison pour lui presque tous les week-ends, la seule condition étant de s’y claquemurer du crépuscule jusqu’à l’aube. Tana avait été invitée à de multiples fiestas. D’ordinaire, les lendemains résonnaient de cris, de bruits d’eau, de cafetière et de petits déjeuners concoctés avec deux œufs et des bouts de pain sec. On faisait la queue devant les deux salles de bains, les gens cognaient à la porte si vous vous y attardiez trop longtemps. Tout le monde voulait se soulager, se laver et changer de vêtements. Ce charivari aurait dû la réveiller.
    Si elle avait dormi malgré tout, si les autres étaient déjà partis pour un restaurant en ville, elle n’avait pas fini d’en faire les frais. On la charrierait parce qu’elle avait pioncé au fond de la baignoire pendant qu’il avait pu se passer toutes sortes de choses dans la pièce, des photos risquaient même d’avoir été prises, des blagues idiotes fuseraient, dont on lui rebattrait les oreilles dès que les cours auraient recommencé. Elle pouvait s’estimer heureuse qu’ils ne lui aient pas dessiné une moustache !
    Si Pauline avait été là, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Lorsqu’elles se soûlaient, elles avaient l’habitude de se coucher ensemble sous la table de la salle à manger, blotties comme des chatons dans leur panier. Aucun garçon, même pas Aidan, n’avait alors le cran de les déranger et d’affronter la langue de vipère de Pauline. Malheureusement, cette dernière était en stage de théâtre. Tana était venue à la bringue seule, par ennui.
    La cuisine était déserte, des flaques d’alcool et de soda à l’orange s’étalaient sur les plans de travail, absorbées en partie par des chips éparpillées çà et là. Tana s’emparait de la cafetière lorsque, de l’autre côté du sol en lino noir et blanc, derrière la porte donnant sur le salon, elle aperçut une main dont les doigts s’étiraient, alanguis par le sommeil. Elle se détendit. Personne n’était encore debout, un point c’est tout. Elle était sans doute la première levée. Pourtant, elle repensa au soleil s’engouffrant par la fenêtre de la salle de bains, qui lui avait semblé déjà haut dans le ciel.
    À force d’observer cette main, elle lui trouva une étrange pâleur. Autour des ongles, la peau avait bleui. Son cœur se mit à battre, signe que son corps réagissait avant son cerveau. Lentement, elle reposa la cafetière et se força à traverser la cuisine, pas à pas, jusqu’à ce qu’elle atteigne le seuil du salon.
    Elle eut du mal à ne pas hurler.
    La moquette marron clair était noircie et raidie par des éclaboussures de sang séché qui évoquaient une toile de Jackson Pollock. Pareil pour les murs beige terne, maculés par des empreintes sanguinolentes. Sans parler des cadavres. Des dizaines de corps. Les personnes qu’elle connaissait depuis l’école primaire, avec lesquelles elle avait joué à chat, qui l’avaient fait pleurer, qu’elle avait embrassées gisaient dans des positions peu naturelles, blêmes et froides, les yeux écarquillés fixant le néant comme des poupées alignées dans une vitrine.
    La main à ses pieds appartenait à Imogen, une jolie fille dodue aux cheveux roses qui avait eu l’intention d’entrer aux beaux-arts l’année suivante. Ses lèvres étaient entrouvertes, sa robe bleu marine imprimée d’ancres était retroussée au point de dévoiler ses cuisses. Apparemment, elle avait été rattrapée alors qu’elle tentait de s’éloigner en rampant : elle tendait un bras, l’autre s’enfonçait dans la moquette. Tana eut un moment de recul avant de rassembler son courage et d’entrer dans la pièce.
    Les cadavres d’Otta, d’Ilaina et de Jon étaient entassés les uns sur les autres. Elles étaient à peine revenues d’un camp pour pom-pom girls et avaient entamé la fête par une série de pirouettes dans le jardin, juste avant le coucher du soleil, tandis que les moustiques envahissaient l’air tiède. À présent, leurs fringues étaient incrustées d’un sang pareil à de la rouille, qui avait teint leurs cheveux et formé des taches de rousseur sur leur visage. Les pupilles de leurs prunelles ouvertes à jamais étaient vitreuses.
    Tana découvrit Lance sur un canapé, les bras passés autour des épaules d’une fille d’un côté, d’un garçon de l’autre. Le cou de chacun était déchiqueté par de profondes marques de dents. Tous trois avaient encore une bouteille de bière à la main, à croire qu’ils faisaient toujours la fête. À croire que leurs lèvres d’un blanc bleuté s’apprêtaient à prononcer leur prénom.
    La jeune fille fut prise de vertige, et le salon parut tanguer autour d’elle. S’affaissant sur le sol détrempé d’hémoglobine, elle s’assit, tandis que les battements à ses tempes forcissaient. Sur l’écran de télévision, quelqu’un nettoyait un plan de travail en granite à l’aide d’un détergent à l’orange, pendant qu’un enfant souriant léchait la confiture de sa tartine.
    La jeune fille remarqua soudain que l’une des vitres béait. Le rideau voletait. L’atmosphère avait dû devenir étouffante, avec tous ces gens qui transpiraient dans un espace exigu et aspiraient à un peu d’air frais. Une fois la croisée ouverte, il avait dû être facile d’oublier de la refermer. Après tout, l’ail pendait toujours du plafond, les récipients d’eau bénite s’alignaient sur les rebords des fenêtres. Ce genre de catastrophes se produisaient en Europe, en Belgique par exemple, où malgré les rues grouillantes de vampires les boutiques ouvraient tard le soir. Mais pas ici. Pas dans la ville de Tana, qui n’avait subi aucune attaque depuis plus de cinq ans.
    Et pourtant, c’était arrivé. Une fenêtre qu’on avait négligé de sécuriser avant la nuit, ce qui avait permis à un vampire de s’infiltrer dans la maison.
    Tana devait trouver un téléphone et appeler… quelqu’un. Pas son père. Il était incapable de gérer la situation. La police ? Ou un chasseur de vampires, comme le Hemlock de la télé, l’ancien lutteur chauve taillé comme une armoire à glace et toujours bardé de cuir. Lui saurait quoi faire. La petite sœur de Tana avait un poster de lui scotché à l’intérieur de son casier, juste à côté de divers portraits du blond Lucien, son habitant préféré de Coldtown. Pearl serait aux anges, si Hemlock débarquait : elle pourrait enfin lui demander un autographe.
    Tana se mit à rire. Consciente que ce n’était ni le lieu ni le moment, elle plaqua les mains sur sa bouche pour étouffer le bruit. On ne riait pas devant les morts. C’était comme de s’esclaffer à un enterrement.
    Les yeux vides de ses camarades la fixaient.
    Le présentateur annonça des averses éparses pour la fin de la semaine. Les cours de la Bourse étaient à la baisse.
    Se rappelant que Pauline n’avait pas participé à la bringue, Tana fut submergée par un soulagement si intense et égoïste qu’elle n’en éprouva aucune culpabilité. Pauline était vivante, alors que tous leurs amis avaient succombé.
    Quelque part dans la pièce où s’entassaient les vêtements des invités, un téléphone retentit. Un remix grêle de Tainted Love qui finit par s’interrompre, alors que deux autres portables se déclenchaient presque en même temps, leurs sonneries respectives formant une mélodie discordante.
    Les infos cédèrent la place à une émission sur trois hommes qui cohabitaient dans un même appartement en compagnie d’un crâne blagueur. Les rires préenregistrés braillaient chaque fois que le crâne ouvrait la bouche. Tana se demanda si elle rêvait. Les minutes s’écoulèrent.
    Elle se fit violence. Il fallait qu’elle se relève et se rende dans la chambre d’amis afin de dénicher son sac, ses bottes et ses clefs de voiture au milieu des vestes et des blousons. Son téléphone portable était là-bas aussi. Elle en aurait besoin pour prévenir les secours.
    Elle devait se bouger. Là, tout de suite.
    Soudain, elle songea qu’il y avait sûrement un appareil plus près, dans la poche de l’un des corps ou coincé entre la peau froide et la bretelle en dentelle d’un soutien-gorge. Toutefois, la perspective de fouiller des cadavres lui était intolérable. « Debout ! » s’exhorta-t-elle.
    Se redressant, elle se fraya un passage entre les défunts en s’efforçant d’ignorer les crissements de la moquette sous ses pieds nus ainsi que l’odeur de décomposition qui commençait à fleurir. Un souvenir lui revint d’un cours d’instruction civique en seconde. Leur prof leur avait parlé du fameux raid entrepris dans la ville de Corpus Christi, au Texas. L’État avait décidé de fermer sa Zone froide et y avait envoyé ses chars en plein jour. Tout humain s’y trouvant et susceptible d’avoir été infecté avait été tué à bout portant. Même la fille du maire n’en avait pas réchappé. De nombreux vampires endormis avaient été également anéantis, soit qu’on leur ait planté un pieu en plein cœur dans leur repaire avant de leur trancher la tête, soit qu’on les ait directement exposés au soleil. À la nuit tombante, les rares survivants étaient parvenus à liquider les sentinelles qui gardaient les portes de la ville et à s’enfuir, laissant dans leur sillage des dizaines de victimes vidées de leur sang et contaminées. Les vampires de Corpus Christi restaient aujourd’hui encore une proie de choix pour les chasseurs de primes que ne cessait de montrer la télévision.
    Pour ce cours, chaque élève avait dû présenter un exposé personnel. Tana avait fabriqué un diorama à l’aide d’une boîte à chaussures et de tonnes de peinture rouge afin d’illustrer un article qu’elle avait découpé dans le journal : trois monstres s’étant échappés de la Zone froide de Corpus Christi avaient investi une maison et exterminé ses habitants avant de se reposer parmi les cadavres en attendant l’obscurité.
    Dès lors, elle se demanda s’il était possible qu’un vampire soit encore dans la ferme de Lance, le même qui avait massacré tous ses amis. Qui, par hasard, l’avait épargnée, trop avide de sang et trop plongé dans sa boucherie pour se donner la peine de chercher dans les placards fermés ou la salle de bains, qui n’avait pas pensé à écarter le rideau de douche. Il l’assassinerait, désormais, si jamais il l’entendait bouger.
    Son cœur se mit à battre comme un fou dans sa poitrine, au point qu’elle eut l’impression de recevoir une volée de coups. « Idiote, lui disait ce cœur. Idiote, idiote, idiote ! »
    Prise de tournis, le souffle court, Tana comprit qu’il valait mieux qu’elle se rassoie et mette la tête entre ses genoux. C’est ainsi qu’on était censé se calmer lors d’une crise de panique. Sauf que, si elle agissait comme ça, elle risquait de ne plus se relever. Aussi, elle s’imposa de respirer profondément et d’expirer le plus lentement possible.
    Elle avait envie de se ruer dehors, de traverser la pelouse à toutes jambes et d’aller cogner à la porte des voisins jusqu’à ce qu’ils la recueillent. Sans portable ni chaussures, elle avait cependant de fortes chances de s’exposer à des tas d’ennuis s’il n’y avait personne. La maison des parents de Lance était perdue dans la campagne, à l’orée d’un parc naturel. Les voisins n’étaient pas nombreux. Par ailleurs, Tana savait que, une fois sortie, elle ne rentrerait pour rien au monde dans cette ferme.
    Elle était partagée entre son impulsion de se sauver et le désir de se rouler en boule comme un cloporte, de fermer les paupières, de fourrer la tête entre ses bras et de jouer à puisque-je-ne-vois-pas-les-monstres-ils-ne-me-voient-pas-non-plus. Malheureusement, aucune de ces options n’allait la sauver. Il fallait qu’elle réfléchisse.
    Le soleil, filtré par les feuilles des arbres, dessinait des taches pommelées sur la moquette. Un soleil de fin d’après-midi, certes, mais du soleil quand même. Tana se raccrocha à cette idée. Un nid de vampires pouvait toujours se planquer à la cave, ceux-ci n’en émergeraient pas – ne pourraient en émerger – avant le crépuscule. Elle devait s’en tenir à son plan : gagner la chambre d’amis, récupérer ses bottes, son portable et ses clefs de voiture. Puis filer et avoir la pire frousse de sa vie. Elle s’autoriserait à hurler, voire à s’évanouir, dès lors qu’elle serait à l’abri dans son véhicule, loin d’ici, vitres et portières verrouillées.
    Prudemment, très prudemment, elle retira chacun de ses bracelets métalliques et les déposa par terre afin qu’ils ne cliquettent pas quand elle avancerait.
    Ensuite, elle traversa la pièce, plus consciente que jamais des planches qui craquaient et de son souffle court. Elle imagina des crocs dans l’ombre ; elle imagina des mains froides transperçant le lino de la cuisine et lui griffant les chevilles pour la tirer vers l’obscurité. Elle eut le sentiment de mettre des heures à atteindre la porte de la chambre et à en tourner la poignée.
    Un petit cri lui échappa, en dépit de ses résolutions.
    Aidan était ligoté au lit, les membres attachés aux quatre pieds par des tendeurs. De l’adhésif argenté était collé sur sa bouche, mais, au moins, il était vivant. Pendant un long moment, Tana ne fut capable que de l’observer, sous le choc de ce qu’elle découvrait. On avait fixé des sacs-poubelle noirs sur les fenêtres afin d’empêcher toute lumière d’entrer. À côté du lit, enchaîné et bâillonné, au milieu des vêtements qu’on avait jetés à terre, il y avait un autre garçon, aux cheveux de jais. Il leva la tête vers elle. Ses prunelles étaient aussi étincelantes que des rubis. Et tout aussi rouges.


    Chapitre 2


    Nous nous battons tous contre notre propre remède,
    car la mort est le remède à tous les maux.
    Sir Thomas Brown

    À l’époque où Tana avait six ans, les vampires étaient des marionnettes qui vous apprenaient à compter ou des méchants de dessins animés en cape noire doublée de polyester rouge. Les enfants se déguisaient en vampires à Halloween, arborant de fausses dents qui collaient mal aux leurs et se barbouillant de sirop à la grenadine rouge vif en guise de dégoulinades sanguinolentes.
    Tout avait changé avec Caspar Morales. Les livres et les films ayant héroïsé les vampires s’étant multipliés au siècle dernier, il n’avait fallu qu’un peu de temps pour que l’une de ces créatures décide de romancer sa propre vie. Caspar, tout à sa dinguerie romantique, avait annoncé que, contrairement à ses pairs aux vues rigides, il renonçait à tuer ses victimes. Il les séduirait, boirait un peu de leur sang, puis s’en irait de ville en ville. Il avait ainsi réussi à infecter des centaines de gens avant que ses prédécesseurs le rattrapent et le réduisent en charpie. Or les vampires créés par Caspar, qui n’avaient pas la moindre idée de la manière dont empêcher l’épidémie, avaient à leur tour contaminé des milliers d’autres personnes.
    Les premières violences s’étaient manifestées dans la ville natale de Caspar, la bourgade de Springfield, dans le Massachusetts. Tana avait alors dans les sept ans. Springfield n’étant qu’à environ soixante-quinze kilomètres de chez elle, les événements avaient fait la une des gazettes locales avant d’être repris par les médias nationaux. Au début, la chose avait ressemblé à un canular de journaliste. Mais une deuxième série d’incidents s’était déroulée à Chicago, une troisième à San Francisco et une quatrième à Las Vegas. Une jeune femme surprise à tenter de mordre un croupier avait explosé en un fulgurant incendie lorsque les policiers l’avaient tirée hors du casino pour l’installer dans leur voiture de patrouille. Un homme d’affaires avait été découvert terré dans son penthouse, entouré par des cadavres grignotés. Dans le quartier de Fisherman’s Wharf, par une nuit brumeuse, une fillette avait tendu les bras à tout adulte lui proposant de l’aider à retrouver son père avant de lui planter ses crocs dans la gorge. Une danseuse de burlesque avait introduit une dégustation de sang dans son numéro. Les membres du public intéressés devaient le signaler aux serveuses avant d’assister à son show. Lorsqu’ils en repartaient, ils étaient généralement affamés.
    L’armée avait élevé des barricades autour de tous les coins des villes où s’était manifestée l’infection. C’est ainsi qu’avaient été fondées les premières Zones froides, ou Coldtowns.
    La BBC avait déclaré que le vampirisme était un problème américain. Cependant, les problèmes suivants étaient intervenus à Hong Kong et Yokohama, puis à Marseille et à Brecht, et enfin à Liverpool. L’épidémie s’était ensuite répandue dans toute l’Europe comme une traînée de poudre.
    À dix ans, Tana avait observé sa mère assise devant sa coiffeuse, se préparant pour une soirée avec un amateur d’art désireux de prêter quelques toiles à la galerie qu’elle dirigeait. Elle avait enfilé une jupe crayon et un haut en soie émeraude, coiffé ses cheveux courts en arrière avec du gel. Elle était en train de mettre ses perles d’oreilles.
    — Tu n’as pas peur des vampires ? lui avait demandé Tana.
    Languissamment appuyée contre la jambe de sa mère, elle sentait le grattement de ses collants sur sa joue et humait son parfum. D’ordinaire, ses parents rentraient toujours avant la nuit. Sa mère s’était contentée de rire. Il n’empêche, elle était revenue de son dîner malade. Un coup de froid, appelait-on cela, ce qui, au départ, paraissait plutôt inoffensif, à l’instar des rhumes qu’on attrape et qui vous donnent la goutte au nez et vous irritent la gorge. Mais ceci était un tout autre genre de froid, suite auquel la température de votre corps chutait, vos sens s’aiguisaient et votre soif d’hémoglobine vous submergeait.
    Si la victime d’un coup de froid buvait du sang humain, l’infection mutait. Elle tuait le porteur, qui ressuscitait ensuite, encore plus glacé qu’avant. Un froid complet et définitif.
    D’après les centres pour le contrôle et la prévention des maladies, il n’existait qu’un remède. Il fallait interdire toute absorption de sang humain à la personne contaminée jusqu’à ce que son corps évacue le virus, étape susceptible de prendre quatre-vingt-huit jours. Aucune clinique ne fournissait ce genre de service. Au début, les hôpitaux s’étaient contentés de bourrer les malades de sédatifs. Ils y avaient renoncé lorsqu’une femme d’âge moyen fort riche était sortie du coma et avait attaqué un médecin. Certains réussissaient à tempérer leur soif en recourant à l’alcool ou à la drogue ; la plupart n’y arrivaient pas. Dès que la police découvrait un cas éventuel, la victime était aussitôt mise en quarantaine et déportée dans une Zone froide. Cette perspective avait terrifié la mère de Tana. Aussi, deux jours après sa contamination, une fois les frissons passés et la faim éveillée, elle avait accepté d’être enfermée dans la seule partie de la maison dont elle ne pourrait pas s’échapper.
    Tana n’avait pas oublié les hurlements qui étaient montés de la cave une semaine plus tard. Des cris qui duraient toute la journée, pendant que son père était au travail, toute la nuit aussi, quand il poussait le volume de la télévision à fond pour couvrir le bruit et buvait jusqu’à sombrer dans un sommeil abruti d’alcool. L’après-midi, après les cours, entre deux crises de rage, la mère de Tana appelait sa fille, la suppliait, l’implorait de la laisser sortir. Elle promettait d’être sage. Elle affirmait aller mieux, s’être débarrassée de la maladie.
    « Je t’en prie, Tana. Tu sais bien que je ne te ferais jamais de mal, ma petite fille chérie. Que je t’aime par-dessus tout, plus que ma propre vie. Ton père ne comprend pas que je suis guérie. Il ne me croit pas et il m’effraie, Tana. Il va me garder prisonnière jusqu’à la fin de mes jours. Il ne me libérera jamais. Il a toujours essayé de me dominer, toujours redouté mon caractère indépendant. S’il te plaît, Tana, s’il te plaît. Il fait froid, dans la cave, des bestioles me grimpent dessus dans le noir, et tu sais combien je déteste les araignées. Mon bébé, mon bébé d’amour, mon trésor, j’ai besoin que tu m’aides. Tu as peur, mais si tu m’ouvres nous serons ensemble, toi, Pearl et moi. Nous irons au parc, nous mangerons des glaces et nous nourrirons les écureuils. Nous creuserons le jardin pour embêter les vers de terre. Nous serons de nouveau heureuses. Tu vas aller chercher la clef, hein ? Va chercher la clef. Je t’en prie, la clef. Par pitié, Tana. Je t’en supplie. Prends la clef. Prends la clef. »
    Assise près de la porte, les doigts dans les oreilles, Tana pleurait encore et encore, couverte de morve et de larmes. La toute petite Pearl la rejoignait en vacillant sur ses jambes encore mal assurées et en pleurant elle aussi. Elles sanglotaient en mangeant leurs céréales, elles sanglotaient en regardant les dessins animés, elles sanglotaient jusqu’à l’épuisement la nuit, tapies l’une contre l’autre dans le lit exigu de Tana. Pearl lui demandait d’arrêter les cris et suppliques de leur mère, ce que Tana n’était pas en mesure de faire.
    Quand leur père enfilait des gants de mailles comme ceux des écaillers qui ouvrent les huîtres et ses grosses chaussures de sécurité pour apporter à manger à leur mère, le soir, Pearl et Tana pleuraient de plus belle. Qu’il puisse également tomber malade les terrifiait. Il leur avait pourtant expliqué que seul un vampire était susceptible de transmettre l’infection, que leur mère était encore humaine, et donc incapable de le contaminer. Il leur avait expliqué que désirer du sang n’était guère différent du goût morbide pour la craie, le terreau ou la limaille de ceux atteints du pica. Il leur avait expliqué que tout allait s’arranger, à condition que leur mère n’obtienne pas ce qu’elle voulait, à condition que Tana et Pearl continuent de se comporter normalement et ne disent à personne que leur mère était malade, ni à leurs maîtresses, ni à leurs amis, ni même à leurs grands-parents qui, de toute façon, n’auraient pas compris.
    Il s’exprimait avec calme et raison. Puis il s’isolait dans la pièce voisine et ingurgitait une demi-bouteille de whisky. Pendant ce temps-là, les hurlements se poursuivaient.
    Il avait fallu trente-quatre jours à Tana pour qu’elle craque et promette à sa mère de la libérer. Il lui en avait fallu trente-sept pour qu’elle vole le trousseau de clefs dans la poche arrière du jean de son père. Une fois qu’il était parti au travail, elle avait déverrouillé les serrures l’une après l’autre.
    La cave sentait l’humidité, moisissures et minéraux, quand elle avait descendu l’escalier qui craquait. Les cris avaient cessé à l’instant où la porte s’était ouverte. Tana avait avancé dans un silence pesant, écorché par le frottement de ses chaussures sur le bois. Sur la dernière marche, elle avait hésité.
    Soudain, elle avait été renversée par une force brutale.
    Tana se rappelait ce qu’elle avait éprouvé, la brûlure infinie des dents sur sa peau. Bien qu’elles ne se soient pas encore entièrement transformées, les canines avaient quand même mordu dans sa chair comme deux épines jumelles ou les pinces d’une énorme araignée. Puis il y avait eu la douce pression d’une bouche, la douleur, et autre chose aussi, comme si on aspirait d’elle toute l’énergie de son corps.
    Elle s’était débattue, avait crié et pleuré, frappé avec ses petites jambes potelées, griffé de ses ongles roses d’enfant. Cela n’avait fait qu’ajouter à l’avidité de sa mère, qui avait déchiré l’intérieur de son bras, provoquant de petits jets de sang pareils aux crachats d’un pistolet à eau.
    Cela s’était passé sept ans auparavant. Les médecins avaient assuré à son père que ces souvenirs s’effaceraient, comme s’estomperait la vilaine cicatrice sur sa peau. Prédictions qui s’étaient révélées fausses dans les deux cas.


    Chapitre 3


    La mort est la fleur qui tombe pour que mûrisse le fruit.
    Henry Ward Beecher

    Aidan ouvrait des yeux terrorisés. Tout en tirant sur ses liens, il essayait de parler malgré le ruban adhésif. Si Tana ne comprit pas ce qu’il disait, elle ne douta pas un instant, à son ton, qu’il la suppliait de le détacher et de ne pas l’abandonner. Elle était prête à parier qu’il regrettait le jour où il avait oublié son anniversaire, la façon dont il l’avait larguée via un message sur Twitter et, à coup sûr, presque tout ce qu’il lui avait débité la veille au soir. Elle faillit céder de nouveau à des rires hystériques, qu’elle parvint cependant à ravaler.
    Glissant un ongle sous le Scotch, elle entreprit de le décoller le plus doucement possible. Aidan grimaça, ses prunelles caramel s’embuèrent. Dans la pièce, un raclement de chaînes interrompit Tana, qui regarda dans cette direction.
    C’était le vampire. Il tirait sur son collier en secouant la tête et la fixait avec intensité, comme s’il voulait lui communiquer quelque chose d’important. Il avait dû être craquant, de son vivant, l’était encore d’ailleurs, en dépit de sa pâleur monstrueuse qui trahissait sa nature, dont Tana était bien trop consciente pour se laisser subjuguer. Sa bouche semblait tendre, ses pommettes saillaient comme des lames, et sa mâchoire s’arrondissait, lui donnant une beauté décalée, originale. Ses cheveux étaient une masse hérissée de boucles noires crasseuses. Il flanqua un coup de pied au lit, dont la structure gémit, et secoua la tête derechef.
    Comme si elle allait laisser Aidan mourir à cause d’un joli vampire qui n’avait pas envie que son en-cas lui échappe !
    — Ça suffit ! lui intima-t-elle d’une voix plus forte qu’elle n’en avait eu l’intention.
    Parce qu’elle avait peur. Il fallait qu’elle grimpe par-dessus le lit, qu’elle aille jusqu’aux fenêtres et qu’elle arrache les sacs-poubelle. Ce type se consumerait aussitôt, noirci et réduit en cendres comme une étoile à l’agonie. Elle n’avait encore jamais assisté à pareil spectacle, ne l’avait vu que sur des vidéos YouTube, comme n’importe qui. Néanmoins, la perspective de tuer une créature attachée et bâillonnée puis de la regarder mourir lui donnait la nausée. Elle doutait d’en être capable.
    « Idiote, idiote, idiote ! » chantonna son cœur.
    Elle se tourna afin d’aider Aidan. Ses mains tremblaient, à présent.
    — Ne bouge pas, OK ?
    Il acquiesça, et elle retira la bande d’un geste brusque.
    — Aïe ! piailla Aidan.
    Avant de se jeter sur elle aussi sec, toutes dents dehors.
    Tana ?tait en train d?attraper la corde qui retenait l?un de ses poignets lorsqu?il attaqua. La brusquerie de son mouvement la d?stabilisa tant qu?elle perdit l??quilibre et tomba en arri?re sur la pile de v?tements en poussant un cri. Les canines encore ?mouss?es d?Aidan avaient juste ?gratign? son bras, non loin de sa cicatrice.

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    Elizabeth Chandler

    Parution : 1 Septembre 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Ivy a échappé de peu à la mort et veut comprendre ce qui s'est passé. Elle découvre enfin que Tristan, depuis sa disparition, ne l'a pas quittée et est devenu son ange-gardien. Et que c'est lui qui l'a sauvée. Protégée et accompagnée par celui qu'elle a toujours aimé, Ivy va tenter d'élucider le mystère qui entoure Gregory. Les mailles du filet se resserrant autour de lui, Gregory enlève Philip, le petit frère d'Ivy...

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  • Le baiser de l'ange t.2 ; soupçons

    Elizabeth Chandler

    Parution : 1 Juin 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Ivy ne se remet pas de la mort soudaine et tragique de Tristan. Enfermée dans son chagrin, elle ne voit pas que Tristan essaie de la contacter, notamment par le biais de son petit frère, qui, lui, perçoit sa présence. Il y a pourtant urgence, quelqu'un veut la mort d'Ivy et le tueur est plus proche d'elle que jamais...

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  • Le baiser de l'ange t.1 ; l'accident

    Elizabeth Chandler

    Parution : 1 Mars 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Ivy adore les anges. Elle collectionne les petites statuettes qui les représentent et croit profondément qu'ils l'accompagnent dans les moments difficiles de sa vie. Surtout depuis que sa mère s'est remariée. Avec le père de Gregory, ce garçon étrange qui met Ivy mal à l'aise. Heureusement, Tristan, le jeune homme le plus adulé du lycée est fou amoureux d'elle. Ivy partage ses sentiments, et le bonheur lui paraît de nouveau accessible. Mais bientôt, le destin les frappe violemment.

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