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  • Stephen HardingLa Dernière
    BatailleQuand GI's et soldats de la Wehrmacht s'allient pour libérer des personnalités françaisesIxelles éditions
     PréludeEn ce matin du 4 mai 1945, le capitaine John C. « Jack » Lee Jr. est assis, jambes croisées, sur la tourelle de son char M4 Sherman. Il compare les ruelles étroites qui s'ouvrent devant lui à la carte étalée sur ses genoux. Solide gaillard de 27 ans, originaire de Norwich, dans l'État de New York, Lee a passé ces cinq derniers mois à la tête de la compagnie B du 23e bataillon de chars et, parfois même, de toute la 12e division blindée de l'armée américaine dans sa fulgurante percée à travers la France et l'Allemagne, jusqu'au Tyrol autrichien, en ces derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.Le char de Lee est arrêtéà une intersection de la petite ville de Kufstein, à 5 kilomètres au sud-ouest de la frontière bavaroise, sur les rives de l'Inn aux eaux tumultueuses. La veille, les trois compagnies de chars du 23e bataillon ont franchi la frontière, précédant le combat command R de la 12e division blindée dans son avancée vers le sud depuis les faubourgs de Munich. Lee et sa compagnie ont roulé tambour battant jusqu'à Kufstein, où les chars n'ont fait qu'une bouchée d'un barrage routier pourtant bien défendu, avant de débarrasser la ville de sa poignée de soldats ennemis. La situation est désormais sous contrôle et les éléments avancés de la 36e division d'infanterie se préparent à prendre le contrôle de la zone. Lee et ses hommes peuvent donc s'octroyer quelques instants de repos bien mérités.À quelques kilomètres au sud-ouest, un autre officier aux traits tirés par la fatigue étudie lui aussi une carte, essayant de deviner ce que les prochaines heures vont réserver à ses hommes et à lui-même. Josef « Sepp » Gangl, major décoré de la Wehrmacht, natif de Bavière, sait que le rouleau compresseur américain est en marche et que son arrivée sera bientôt annoncée par les éclairs des barrages d'artillerie, le grondement des chars et le crépitement des armes automatiques.Ce n'est pas sa propre mort qui inquiète Gangl ; il a accepté le caractère éphémère de son existence lorsqu'il a combattu les Russes sur le Front de l'Est et les Alliés en Normandie. C'est le sort de ses hommes qui le préoccupe davantage, car ce ne sont pas tous des soldats, et beaucoup ne sont même pas allemands. Quelques jours plus tôt, sachant la guerre perdue, et se refusant à sacrifier davantage de vies pour défendre une cause en laquelle il a cessé de croire depuis longtemps, Gangl a déclaré son armistice personnel et a rallié ses forces à celles de la résistance autrichienne. Désormais, son seul objectif est d'empêcher les Américains et d'éventuelles unités allemandes restées loyales envers le Führer et le Reich de massacrer les hommes qui ont choisi de le suivre.Du haut d'un promontoire rocheux surplombant les plaines qui seront bientôt traversées par les Américains, quelques Français dépenaillés s'interrogent aussi sur leur sort. Derrière les remparts d'un château érigé il y a des siècles, qui a été leur prison jusqu'à ce beau matin, ces hommes savent que leur liberté retrouvée ne leur offrira aucune protection contre les unités SS opiniâtres qui rôdent encore dans les bois alentour. Ils attendent leurs sauveurs. S'ils ne sont pas délivrés avant le coucher du soleil, ils mourront très certainement derrière les murs de leur forteresse.Chauffé par les rayons du soleil printanier, Jack Lee a du mal à se concentrer sur sa carte. Épuisé, il espère ardemment, même s'il ne l'a jamais avouéà ses hommes, que Kufstein sera la dernière bataille de la compagnie B. Comme la plupart des soldats mobilisés dans le théâtre d'opérations d'Europe du Nord, Lee sait que la guerre va bientôt s'achever Adolf Hitler s'est suicidé cinq jours plus tôt, l'opposition allemande s'effrite. Même si, par certains côtés, le jeune officier redoute la fin du conflit, il ne veut pas que ses hommes soient les derniers Américains à trouver la mort en Europe.Tandis que Lee réfléchit aux conséquences qu'aurait la fin de la guerre sur ses hommes et lui, les événements qui se déroulent à un jet de pierre de là réduiront bientôt en miettes tous ses espoirs de paix. Il est loin de se douter qu'il sera bientôt jeté dans une bataille invraisemblable dont l'enjeu sera le sauvetage de personnalités françaises pugnaces enfermées dans la forteresse alpine dont le symbole est caché dans un pli de sa carte. Il lui faudra nouer une alliance improbable avec l'ennemi pour mener un combat joué d'avance : la dernière et certainement la plus étrange bataille de la Seconde Guerre mondiale.
    1Un bastion montagneuxLe château qui va bientôt projeter une ombre funeste sur la vie de Jack Lee se dresse à une vingtaine de kilomètres par la route, au sud-ouest du carrefour où le char américain est stationné. Le Schloss d'Itter, comme les Allemands l'appellent, a étéérigé sur un promontoire rocheux qui offre une vue imprenable sur la vallée du Brixental. Un petit pont qui enjambe un ravin relie l'édifice au flanc de la montagne. Le village d'Itter s'étend à l'est du château, à 700 mètres d'altitude, blotti contre le Hohe Salve, sommet des Alpes orientales centrales du Tyrol.Même si Lee et ses hommes ne s'arrêteront pas à ces détails dans les prochaines heures, le château d'Itter est déjà riche d'une histoire longue et mouvementée. La région est habitée depuis le milieu de l'âge de bronze (de 1800 à 1300 av. J.-C.). Comme les vallées de l'Inn et du Brixental offrent une route assez plate et directe entre l'Europe centrale et la Péninsule italienne, le Tyrol est le théâtre de nombreux conflits pour en assurer le contrôle. Conquise par Rome en 15 av. J.-C., la région est successivement envahie par les Ostrogoths, puis diverses tribus germaniques et, enfin, par les Francs. Au ixe siècle, le Tyrol tombe sous le joug de la Bavière, qui fait ériger deux solides donjons en pierre et une muraille d'enceinte au sommet de la colline sur laquelle se dressera le château d'Itter. En 902, le comte Radolt transmet la propriété du site fortifié au diocèse catholique de Ratisbonne1.Pour mieux protéger ses possessions en pleine expansion au Tyrol et, bien sûr, pour assurer la collecte des impôts du diocèse , l'évêque Totu2de Ratisbonne ordonne que les donjons et la muraille soient remplacés par une forteresse plus imposante. Toutefois, la construction du château, souvent interrompue, durera plus d'un siècle. En 1239, Rapoto III d'Orenbourg, comte palatin de Bavière3et rival de Siegfried, alors évêque de Ratisbonne, s'empare de la forteresse. En 1240, Rapoto est arrêté et, pour regagner sa liberté, le noble déchu doit céder ses propriétés de Bavière et du Tyrol à l'évêché de Ratisbonne. Parmi ces propriétés transmises à Siegfried, il y a le château d'Itter et le village qui s'est développéà l'ombre de ses remparts ; la première trace écrite d'Itter remonte à 12414.Bien qu'ils soient ostensiblement hommes de Dieu et pacifistes, les évêques de Ratisbonne sont aussi les princes temporels du Saint-Empire romain germanique sur lequel ils règnent d'une main de fer. Le château d'Itter sert de base de départ à de nombreuses expéditions punitives contre des sujets sévèrement opprimés. Le Tyrol tombe entre les mains des Habsbourg en 1363, cependant le château et le village d'Itter demeurent sous le contrôle de l'évêché de Ratisbonne jusqu'en 1380, date à laquelle l'évêque Conrad VI de Haimberg les vend à l'archevêque de Salzburg, Pilgrim II von Puchheim, moyennant 26 000 florins hongrois.En 1532 débute la reconstruction du château qui a été pillé et partiellement détruit pendant la rébellion paysanne du Tyrol de 1515 à 15265. À la fin du xvie siècle, c'est à la forteresse que siège un tribunal ecclésiastique qui fait la chasse aux sorcières dans la région. Une légende locale veut qu'en 1590, la dernière sorcière du Tyrol ait été brûlée vive sur un bûcher érigé dans la cour d'honneur du château6. C'est aussi à cette époque et fort probablement sur ordre de ceux qui se sont donné pour mission d'éliminer les sorcières que la célèbre citation de la Divine Comédie, poème épique écrit par Dante au xive siècle, est gravée, en allemand, dans la pierre au-dessus du portail qui ouvre sur l'entrée voûtée du château d'Itter : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance. »Le château change plusieurs fois de mains au cours des deux siècles et demi qui suivent. En 1782, il fait partie des biens personnels de Joseph II, couronné Saint-Empereur romain deux ans plus tôt, à la mort de sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse de Habsbourg. Joseph aime tant sa forteresse tyrolienne que, lorsque le pape Pie VI se rend en Autriche peu après l'ascension du monarque sur le trône, ce dernier insiste pour que l'ecclésiastique consacre l'autel de la petite chapelle du château. Pie VI se plie à ses exigences surtout dans l'espoir de combler le fossé qui se creuse inexorablement entre Joseph et l'Église et il lui offre un crucifix gothique et d'autres objets du culte.Malgré son engouement pour la forteresse, Joseph II comme beaucoup des anciens propriétaires du bastion n'y vit pas. Fin décembre 1805, il est remplacé par un autre propriétaire absent, Napoléon Bonaparte. Le château échoit à l'empereur français à la signature du traité de Presbourg, après ses victoires sur l'Autriche à Ulm et Austerlitz, respectivement à la mi-octobre et au début décembre 1805. Bonaparte ne reste pas longtemps propriétaire, car, en 1809, il offre le château d'Itter à son loyal allié le roi Maximilien Ier de Bavière7. Ce dernier ne se préoccupe guère de l'entretien du château et quand, en 1812, les villageois d'Itter lui proposent la somme relativement dérisoire de 15 florins austro-hongrois pour la totalité de l'édifice, le roi accepte volontiers. Les villageois n'ont nullement l'intention de réhabiliter le château ; ils ne s'y intéressent que pour en soustraire des matériaux de construction. Pendant les décennies suivantes, ils y prélèvent des pierres et des poutres qui servent à la construction de l'auberge locale et de divers édifices.Le château reste à l'abandon après le retour du Tyrol dans le royaume d'Autriche, décidé au congrès de Vienne en 1814-1815. En 1878, la commune vend le château qui n'est plus guère qu'une ruine moyennant la coquette somme de 3 000 florins, à un entrepreneur munichois nommé Paul Spiess, qui prévoit de le transformer en hôtel. L'aspirant hôtelier lance d'importantes rénovations qui donnent au château d'Itter une aile centrale d'habitation de plusieurs étages et de pas moins de cinquante chambres. Il fait également ériger une grande tour ressemblant à un donjon et il complète l'édifice par des petites ailes dédiées aux cuisines, aux communs et aux réserves. Spiess fait aussi réparer les murs d'enceinte et le corps de garde. Il fait arborer le ravin et repaver l'étroite voie d'accès de 150 mètres de long qui relie le château au village. Malgré les investissements de Spiess, l'hôtel ne séduit pas la clientèle et, en 1884, l'homme d'affaires déçu vend la propriétéà l'une des musiciennes les plus renommées et les plus belles d'Europe, la célèbre pianiste-virtuose et compositrice allemande Sophie Menter.Née à Munich en 1846, Menter est un prodige. Fille de musiciens talentueux son père est violoncelliste et sa mère chanteuse , elle donne ses premiers concerts publics alors qu'elle est encore une enfant. À 23 ans, elle devient l'élève de Franz Liszt, qui la décrit comme « ma seule fille au piano » et la proclame meilleure femme pianiste vivante au monde. En 1872, elle épouse le violoncelliste David Popper, natif de Bohême, qu'elle accompagne en tournée pendant plusieurs années. Son acquisition8 du château d'Itter est l'aboutissement de son désir de posséder une demeure où elle pourrait venir se réfugier quand elle serait fatiguée des contraintes de sa carrière professionnelle. Elle réaménage plusieurs pièces du rez-de-chaussée pour les transformer en salon de musique et en petites salles de concert.Pendant les dix-huit années au cours desquelles Sophie Menter est propriétaire du château d'Itter, elle y invite des musiciens aussi illustres que Richard Wagner et Piotr Ilitch Tchaïkovski. Son ami et mentor Franz Liszt lui rend de fréquentes visites. D'ailleurs, ses visites sont si appréciées qu'elles sont saluées par des tirs de canon. Son arrivée se fait sous des arches fleuries. Liszt, qui n'est pas insensible à ces démonstrations, profite de sa présence au château pour travailler. Ainsi, au cours d'un séjour en novembre 1885, il se lève tous les matins à 4 heures, travaille pendant trois heures, fait une courte pause pour assister à la messe dans la chapelle, puis retourne à son travail jusqu'au milieu de l'après-midi9. Dans sa correspondance avec Menter, il se répand en éloges sur ses séjours au château « féerique » qu'il conserve parmi ses « plus chers souvenirs »10.Sophie Menter continue à vivre au château d'Itter après sa rupture avec David Popper, en 1886, et elle y accueille régulièrement des événements publics, comme le concert qu'elle donne en octobre 1891 au profit de la nouvelle chorale qui s'est formée dans la ville de Wrgl, à 6 kilomètres au nord-ouest de sa résidence. Elle continue aussi à héberger des visiteurs célèbres dans une atmosphère créative. C'est probablement au cours d'un séjour de deux semaines, en septembre 1892, que Tchaïkovski écrit pour elle la partition des Ungarische Zigeunerweisen, un concerto de dix-sept minutes pour piano et orchestre, inspiré des mélodies tziganes hongroises. Le concerto de style hongrois est joué pour la première fois par Menter et dirigé par Tchaïkovski à Saint-Pétersbourg, en Russie, en février 1893.Malheureusement, les frais d'entretien de la bâtisse vieillissante contraignent Menter à s'en séparer en 190211. L'acheteur est un certain Eugen Mayr, riche médecin et entrepreneur berlinois qui fait installer l'électricité et la plomberie dans les cuisines et les pièces d'habitation principales. C'est au château que Mayr épouse Maria Kunert en août 1904. Il consacre plusieurs années et une petite fortune à donner à l'édifice des attributs néo-gothiques. L'ajout de créneaux et de boiseries intérieures ainsi que l'installation de plusieurs grandes fresques représentant diverses scènes de la mythologie germanique donnent à l'ensemble un air féerique très apprécié au début du xxe siècle. D'ailleurs, Mayr et son épouse jouissent d'un certain succès en exploitant Itter comme boutique-hôtel.Le prestige et le nombre de clients du château-hôtel Itter ne cessent de croître jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. La popularité grandissante du ski alpin transforme les petits villages endormis du Tyrol en destinations de vacances à la mode, et le hameau d'Itter  que des habitants entreprenants ne tardent pas à surnommer « la Perle du Tyrol »  ne fait pas exception. Le château est de loin la résidence la plus huppée et la plus recherchée par les adeptes de sports d'hiver et il est presque aussi populaire hors saison. En 1925, le Dr Franz Grüner, gouverneur adjoint du Tyrol dans la Première République d'Autriche, achète le château d'Itter, essentiellement pour y exposer son impressionnante et vaste collection d'oeuvres d'art et de sculptures. En 1932, Édouard Daladier séjourne au château lorsqu'il se rend à Wrgl pour étudier le fonctionnement de la monnaie locale émise par la ville en pleine expansion pour stimuler la reprise économique après la Grande Dépression12.Cette même dépression qui facilite la prise de pouvoir d'Adolf Hitler conduit aussi à l'Anschluss l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en mars 1938. Ces tristes circonstances entraînent aussi la transformation du château-hôtel féerique en une sinistre bâtisse.Après l'Anschluss, l'Allemagne nazie entreprend d'effacer tous les vestiges d'une Autriche autonome : la nouvelle province allemande est rebaptisée Ostmark13. Le Reich est divisé en sept régions administratives, les Reichsgaue. Itter, comme le reste du Tyrol, est gouverné par un fonctionnaire nazi basé au Vorarlberg, à quelque 150 kilomètres au sud-ouest.La vie ne change guère au château d'Itter au cours des premiers mois de l'occupation allemande ; les nazis sont trop occupés à absorber l'Autriche dans leur « Grand Reich ». L'un des aspects de cette absorption l'extension à l'ex-Autriche de la police secrète nazie et des camps de concentration aura un impact direct sur le château.Même si la majorité des Autrichiens font bon accueil aux 105 000 soldats de la 8e armée du Feldmarschall Fedor von Bock14, qui franchit la frontière à 5 heures et demie du matin le 12 mars 1938, d'autres habitants de l'Ostmark se montrent plus réticents à devenir citoyens du Grand Reich. Des poches de résistance antinazies émergent sur tout le territoire dès le lendemain de l'Anschluss, et le Tyrol avec ses catholiques fervents, sa géographie compacte et son sens traditionnel de l'identité régionale devient rapidement un foyer d'opposition à la domination allemande et son cortège de réglementations de plus en plus oppressantes. Comme d'autres groupes de résistance qui surgissent à travers l'Autriche, ceux qui voient le jour au Tyrol sont divisés en cellules, par suspicion, et à juste titre. La Gestapo15 déploie de gros moyens pour écraser toute opposition au régime nazi et elle y est souvent aidée par des Autrichiens collaborateurs qui ne sont que trop désireux de dénoncer les voisins qu'ils soupçonnent d'être moins enthousiastes qu'eux envers le nouveau régime.Malgré tous les efforts de la Gestapo, des cellules de résistance survivent, pas seulement dans les grandes villes comme Vienne, Salzbourg et Innsbruck, mais aussi dans les petites villes et les villages disséminés dans tout le pays. Même si, à Wrgl, une vingtaine de résistants attendent patiemment leur heure et protègent leurs maigres ressources, comme beaucoup de leurs compatriotes, ils parviennent peu à peu à bâtir l'organisation qui finira par jouer un rôle clé dans l'histoire du château d'Itter. Rien n'aidera davantage la cellule de Wrgl, et la résistance autrichienne dans son ensemble, que l'armée allemande.Dans les jours qui suivent l'Anschluss, l'armée autrichienne, la Bundesheer, est incorporée massivement dans la Wehrmacht, l'armée de l'Allemagne nazie. Pour diverses raisons, cette intégration est généralement bien acceptée par la majorité des soldats16. L'annexion de l'Autriche offre un nouveau réservoir de conscrits à l'Allemagne ; entre 1938 et 1945, quelque 1,3 million d'Autrichiens sont enrôlés dans le service actif allemand. Les soldats autrichiens se battront dans toutes les divisions des forces armées allemandes et sur tous les fronts ; plus de 240 000 mourront au combat, de maladie, ou d'accidents17.Même si de nombreux Autrichiens servent le Troisième Reich de plein gré et même avec ferveur18, d'autres n'endurent leurs obligations militaires que parce que toute tentative visant àéchapper à la conscription ou à déserter est sévèrement punie. Bien que les Allemands aient essayé d'exclure de l'armée les Autrichiens qu'ils jugeaient peu fiables (gauchistes, nationalistes et autres19), de nombreux jeunes hommes qui détestent secrètement les nazis finissent par devenir des soldats « allemands ». Leur période de service dans la Wehrmacht est l'occasion pour de nombreux Autrichiens antinazis d'apprendre et d'appliquer au combat les compétences militaires qui, au cours des derniers
    mois de la guerre, se révéleront très précieuses pour la résistance autrichienne, et pour les pensionnaires du château d'Itter.Des sources indiquent que la transformation de la forteresse d'Itter d'un pittoresque château-hôtel-galerie d'art en redoutable prison a été exécutée sur l'ordre direct du Reichsführer der SS, Heinrich Himmler. Le 12 mars 1938, quelques heures à peine après que les troupes allemandes ont franchi la frontière autrichienne, Himmler atterrit sur un aérodrome près de Vienne pour diriger personnellement la pacification de l'Autriche. De son point de vue, la liquidation de l'opposition exige l'arrestation de quiconque menace le nouvel ordre établi. L'ancien petit éleveur de poules prend immédiatement et personnellement la direction de toutes les forces de police existantes et des SS autrichiens qui, depuis 1934, oeuvrent clandestinement à saper l'indépendance autrichienne en jetant les bases de l'Anschluss20.Même si la majorité des Autrichiens accueillent l'arrivée des Allemands avec des applaudissements et des gerbes de fleurs, des vagues d'arrestations ont lieu dans les milieux politiques, religieux et ethniques jugés inacceptables. Himmler a besoin de lieux où parquer les hordes de prisonniers avant leur acheminement vers les prisons et les camps d'Allemagne21. Il est fort possible que la construction solide et l'isolement relatif de la forteresse d'Itter aient attiré l'attention du Reichsführer, notoirement cachotier. Toutefois, son attention a dûêtre distraite, car ce n'est qu'au début de l'année 1940 que le gouvernement allemand loue le château au Dr Franz Grüner pour un usage officiel non précisé.La nature exacte de cet usage n'est pas claire durant les deux années qui suivent la signature du bail, bien que certaines sources portent à croire que le château a pu être utilisé comme centre de détention initiale et d'interrogatoire de prisonniers de haut rang avant leur déportation vers l'Allemagne. En revanche, nous savons avec certitude qu'au début de l'année 1942 le château est le quartier général en Ostmark de l'Alliance allemande de lutte contre les dangers du tabac22.Comme l'indique sa dénomination, cette organisation créée par les nazis, et financée par des fonds publics, est dédiée à la lutte contre le tabagisme dans la « Grande Allemagne ». Le Führer déteste les fumeurs et il considère que cette habitude est contraire à la morale publique, mauvaise pour la santé et qu'elle sape l'efficacité du personnel militaire. Son attitude n'a rien d'original ; malgré, ou peut-être à cause, de la tabagie de ses citoyens, depuis la moitié du xixe siècle, l'Allemagne occupe une place de premier plan dans la recherche sur les dangers du tabac sur la santé. Sous contrôle nazi, l'Alliance s'évertue à mener sa mission à bien en publiant des pamphlets soulignant les risques liés au tabagisme. Le quartier général régional basé au château d'Itter est chargé de diffuser ces informations en ex-Autriche.Mais, aussi importante que soit la croisade antitabac aux yeux d'Hitler, Himmler n'a jamais perdu de vue l'intérêt que présente le château d'Itter à bien d'autres fins. Le 23 novembre 1942, il fait signer à Hitler un ordre demandant à l'Obergruppenführer SS Oswald Pohl de lancer la procédure de réquisition du château pour « usage SS spécial ». En tant que directeur du Wirtschafts-Verwaltungshaupamt SS (office central de l'administration et de l'économie SS), Pohl est chargé de l'organisation des camps de concentration23. Himmler veut transformer le château d'Itter en centre de détention pour prisonniers prestigieux, lesehrenhäftlinge,que les Allemands jugent assez célèbres, assez puissants ou potentiellement assez précieux pour les garder en vie dans des conditions de détention relativement décentes.Le 7 février 1943, l'état-major de Pohl réquisitionne officiellement le château et toutes ses dépendances sur ordre d'Himmler, mettant brutalement fin au bail qui, depuis trois ans, offre à Grüner des revenus confortables. Officiellement répertorié comme camp d'évacuation (evakuierungslager), le château est placé sous le contrôle opérationnel du commandant du camp de concentration régional de Dachau24, qui se trouve à près de 150 kilomètres au nord-ouest. Devenu l'un des 197 camps satellites du camp principal, le château d'Itter est directement financé, approvisionné et pourvu en gardes par Dachau.

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