Jeunesse

  • Le projet Mars t.3 ; les grottes de verre

    Andreas Eschbach

    Parution : 23 Mars 2015 - Entrée pnb : 9 Décembre 2015

    Que sont ces étranges galeries qu'on appelle des « muches », qui s'étendent à travers la planète et convergent vers l'extrémité de Valles Marineris, à cinq mille kilomètres de la cité martienne ? Une expédition est sur le départ, et Carl en fera partie. De leur côté, Elinn et Ronny s'attaquent à l'énigme des artefacts dont certains portent leur nom. Quelle est leur fonction ? Urs et Ariana, eux, découvrent qu'il y a d'autres aventures que l'aventure dans la vie.

    «En 1940, un jeune homme nommé Marcel Ravidat cherche à retrouver un lapin, effrayé par son chien nommé Robot, dans une cavité... qui se trouve être la grotte de Lascaux, dont les peintures préhistoriques sont sans égales. La réalité dépasse la fiction et l'Histoire devance le conte.
    Andreas Eschbach va plus loin encore : pas de lapin ni de chien martiens à l'horizon, mais un jeune Carl qui, en cherchant à survivre à une tempête de sable...»
    Florence Porcel

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  • Star fighters t.3 ; le piège

    Collectif

    Parution : 23 Octobre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Pour Brandon et Ethan.
    Un remerciement particulier à Brandon Rodshaw.
    Cet ouvrage a initialement paru en langue anglaise en 2012 chez Bloomsbury sous le titre :
    The Enemy’s Lair
    © Working Partners Limited 2012.
    © Sam Hadley, 2012
    pour les illustrations.
    © Hachette Livre 2013 pour la présente édition.
    Traduction : Lucile Galliot.
    Colorisation des illustrations et conception graphique :
    Lorette Mayon.
    Hachette Livre, 43, quai de Grenelle, 75015 Paris.
    ISBN : 978-2-01-204041-0


















    — Espèce de traître perfide ! s’exclame Diesel, en frappant la cloison du Phénix, tandis que Peri et lui traversent le couloir menant à la passerelle. Je propose qu’on pousse Otto dans le sas, qu’on le largue au beau milieu des étoiles et qu’on laisse les requins de l’espace se régaler !
    Dressée sur sa tête, la crête du demi-Martien brille d’un orange vif, comme à chaque fois qu’il pique une colère.
    Peri lève la main pour l’apaiser.
    — Si on se débarrasse d’Otto, les Meigwors vont se venger sur Sélène ! On devra encore le supporter quelque temps, mais je refuse de le laisser nous mener à la baguette.
    — Otto ne cèdera pas sans se battre.
    — Eh bien, s’il veut la bagarre, il l’aura ! réplique Peri. À nous deux, on devrait réussir à le désarmer et à reprendre les commandes du vaisseau.
    Arrivés à la porte de la passerelle, Peri presse un bouton de sa ceinture et Diesel l’imite aussitôt. La surface de leur combinaison d’expédition devient dure et brillante, comme une sorte d’armure ; des gantelets d’acier jaillissent de leurs manches et leur recouvrent les mains, tandis qu’un casque en plexiglas se déploie depuis le col de leur blouson. Puis Peri effleure la cloison, et un panneau coulisse pour laisser apparaître un compartiment rempli de pulvérisateurs, de blasters et de zapsters de formes et de tailles variées.

    Diesel s’empare d’une petite arme noire dotée d’un canon large et rectangulaire.
    — J’ai déjà vu un de ces trucs dans nos manuels, commente le Martien. C’est un désintégrateur !
    Il tire une fiole de sa poche, la pose sur le rebord du compartiment et appuie sur la détente. En un battement de cils, l’objet se transforme en un petit tas de cendre grise !
    — Ouh là ! s’exclame Peri. Mieux vaut garder cette arme pour les cas de vie ou de mort !
    Il ramasse une poignée de capsules vertes dont la taille ne dépasse pas celle de gros haricots.
    — Ça, je connais. Des paralynades, c’est ça ?
    Diesel hoche la tête.
    — Ça peut immobiliser quelqu’un pendant près d’une heure !
    — Je préfère ça, réplique Peri. On pourra s’en servir contre Otto, si nécessaire.
    Ils remplissent leurs poches de plusieurs poignées de capsules, puis attrapent un désintégrateur chacun, histoire d’être pris au sérieux. D’un signe de tête, les deux cadets s’élancent vers la porte de la passerelle, mais des cris étouffés parviennent aux oreilles de Peri.
    — On dirait qu’ils sont plusieurs, là-dedans ! dit-il en saisissant le bras de Diesel.
    La porte coulisse et les cadets découvrent trois énormes gardes xions en train d’attaquer Otto. Leur armure de combat noire leur donne l’apparence d’insectes géants. Son arme brandie devant lui, le Meigwor parvient encore à les tenir en respect, mais plus pour longtemps.
    Peri et Diesel échangent un regard.
    — Comment nous ont-ils retrouvés ? demande Diesel.
    Peri hausse les épaules.
    — On a enlevé leur prince. Rien d’étonnant à ce qu’ils nous poursuivent jusqu’au bout de l’univers !
    — Alors, on fait quoi ? l’interroge Diesel.

    D’instinct, Peri combattrait les intrus. D’un autre côté, Otto a bien mérité une petite punition pour avoir enlevé le prince… Une zone de la passerelle se met soudain à trembloter, et l’air se solidifie en un autre soldat xion, une matraque électrique entre les pinces.
    Peri sent son estomac se nouer : il n’y a plus personne aux commandes ! Sans personne pour diriger le vaisseau, ils risquent à tout moment de percuter un astéroïde ou une planète !
    Trois autres gardes xions se téléportent à bord et se jettent dans la mêlée.
    — On n’a pas vraiment le choix, explique Peri. On doit intervenir.
    Un sourire figé sur les lèvres, Diesel hoche la tête et fait craquer ses jointures.
    Peri sort de sa poche une poignée de paralynades et les jette aux pieds des Xions les plus proches. Les capsules explosent, et des volutes de fumée grise se mettent à tournoyer autour des soldats.

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  • Coldtown, cité des vampires

    Holly Black

    Parution : 4 Septembre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015


    chapitre 1


    Rien ne peut nous arriver de plus beau que la mort.
    Walt Whitman

    Tana se réveilla dans une baignoire. En chien de fusil, la joue appuyée au métal froid du robinet. Un filet de salive avait imbibé son haut au niveau de la clavicule et mouillé l’extrémité de ses mèches. Sinon, elle était complètement sèche, vêtements compris, ce qu’elle constata avec une espèce de soulagement. Elle avait la nuque raide, les épaules endolories. Elle contempla avec hébétude le plafond, sur lequel la moisissure dessinait des taches semblables à celles d’un test de Rorschach. Durant un instant, elle se sentit totalement désorientée. Dérapant sur l’émail, elle se mit à genoux et écarta le rideau de douche.
    Le lavabo dégorgeait de gobelets en plastique, de bouteilles de bière et d’essuie-mains jetés à la va-vite. Le fenestron situé au-dessus des toilettes laissait passer une chaude lumière jaune d’été finissant filtrée par les ombres vacillantes des guirlandes d’ail suspendues à l’encadrement.
    Une fête. C’était ça. Elle avait participé à une méga-bringue.
    — Ouille ! marmonna-t-elle.
    Le sang battait sourdement contre ses tempes douloureuses. Elle se rattrapa au rideau, arrachant trois anneaux au passage.
    Elle se remémorait s’être préparée pour l’occasion. Bracelets qui tintinnabulaient lorsqu’elle bougeait, bottes rouge sang à bout ferré qu’elle mettait des heures à lacer et que, mystérieusement, elle n’avait plus aux pieds. Elle se rappelait avoir fardé ses yeux bleu pâle d’un trait de crayon noir luisant avant d’embrasser le miroir pour se souhaiter bonne chance. Après, ses souvenirs étaient plutôt confus.
    Tana se redressa et tituba jusqu’au lavabo, où elle s’aspergea le visage d’eau. Son maquillage avait coulé : traînée de rouge à lèvres sur la joue, coulures de mascara. La manche de la robe baby-doll blanche qu’elle avait empruntée à sa mère était déchirée. Sa chevelure noire était embroussaillée au point qu’elle ne parvint pas à y remettre de l’ordre avec ses seuls doigts. Bref, elle avait tout d’un mime débauché.
    Le pire, c’est qu’elle était quasi certaine d’avoir perdu connaissance dans la salle de bains alors qu’elle s’efforçait d’éviter son ex, Aidan, ainsi que sa nouvelle copine. Ils avaient joué à un jeu appelé la Dame ou le Tigre. Le principe était de parier sur quel côté retombait une pièce lancée en l’air : face (la dame) ou pile (le tigre). Qui perdait devait vider son verre cul sec. Ensuite, ils avaient dansé comme des dingues tout en buvant du whisky au goulot. Aidan avait harcelé Tana pour qu’elle roule un patin à sa petite amie aux cheveux blond vénitien et à la bouche boudeuse, celle qui arborait au cou un collier de chien qu’elle avait trouvé dans le vestibule. Il avait argué que ce serait comme une éclipse de la lune et du soleil dans le ciel, une union entre tout ce qui était ombre et lumière. Tana lui avait rétorqué que la seule éclipse susceptible de se produire serait dans son slip, mais il avait insisté, tenace, agaçant. L’alcool chantait dans les veines de Tana, la transpiration oignait sa peau, et elle avait ressenti l’appel de la dangereuse témérité qui lui était si familière. Elle avait toujours eu du mal à dire non à Aidan et à son visage de chérubin espiègle. Malheureusement, il le savait.
    Avec un soupir, Tana ouvrit la porte donnant sur le couloir. Elle n’était même pas verrouillée, n’importe qui aurait pu entrer au cours de la nuit alors qu’elle était effondrée derrière le rideau de douche. Vous parlez d’une humiliation ! L’air était lourd de relents de bière renversée et d’une autre odeur, métallique et douceâtre comme la mort. Dans la pièce voisine, la télévision ronronnait et, en se rendant à la cuisine, la jeune fille perçut la voix basse d’un présentateur de JT. Les parents de Lance l’autorisant à organiser des fêtes dans la vieille ferme familiale, il avait la maison pour lui presque tous les week-ends, la seule condition étant de s’y claquemurer du crépuscule jusqu’à l’aube. Tana avait été invitée à de multiples fiestas. D’ordinaire, les lendemains résonnaient de cris, de bruits d’eau, de cafetière et de petits déjeuners concoctés avec deux œufs et des bouts de pain sec. On faisait la queue devant les deux salles de bains, les gens cognaient à la porte si vous vous y attardiez trop longtemps. Tout le monde voulait se soulager, se laver et changer de vêtements. Ce charivari aurait dû la réveiller.
    Si elle avait dormi malgré tout, si les autres étaient déjà partis pour un restaurant en ville, elle n’avait pas fini d’en faire les frais. On la charrierait parce qu’elle avait pioncé au fond de la baignoire pendant qu’il avait pu se passer toutes sortes de choses dans la pièce, des photos risquaient même d’avoir été prises, des blagues idiotes fuseraient, dont on lui rebattrait les oreilles dès que les cours auraient recommencé. Elle pouvait s’estimer heureuse qu’ils ne lui aient pas dessiné une moustache !
    Si Pauline avait été là, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Lorsqu’elles se soûlaient, elles avaient l’habitude de se coucher ensemble sous la table de la salle à manger, blotties comme des chatons dans leur panier. Aucun garçon, même pas Aidan, n’avait alors le cran de les déranger et d’affronter la langue de vipère de Pauline. Malheureusement, cette dernière était en stage de théâtre. Tana était venue à la bringue seule, par ennui.
    La cuisine était déserte, des flaques d’alcool et de soda à l’orange s’étalaient sur les plans de travail, absorbées en partie par des chips éparpillées çà et là. Tana s’emparait de la cafetière lorsque, de l’autre côté du sol en lino noir et blanc, derrière la porte donnant sur le salon, elle aperçut une main dont les doigts s’étiraient, alanguis par le sommeil. Elle se détendit. Personne n’était encore debout, un point c’est tout. Elle était sans doute la première levée. Pourtant, elle repensa au soleil s’engouffrant par la fenêtre de la salle de bains, qui lui avait semblé déjà haut dans le ciel.
    À force d’observer cette main, elle lui trouva une étrange pâleur. Autour des ongles, la peau avait bleui. Son cœur se mit à battre, signe que son corps réagissait avant son cerveau. Lentement, elle reposa la cafetière et se força à traverser la cuisine, pas à pas, jusqu’à ce qu’elle atteigne le seuil du salon.
    Elle eut du mal à ne pas hurler.
    La moquette marron clair était noircie et raidie par des éclaboussures de sang séché qui évoquaient une toile de Jackson Pollock. Pareil pour les murs beige terne, maculés par des empreintes sanguinolentes. Sans parler des cadavres. Des dizaines de corps. Les personnes qu’elle connaissait depuis l’école primaire, avec lesquelles elle avait joué à chat, qui l’avaient fait pleurer, qu’elle avait embrassées gisaient dans des positions peu naturelles, blêmes et froides, les yeux écarquillés fixant le néant comme des poupées alignées dans une vitrine.
    La main à ses pieds appartenait à Imogen, une jolie fille dodue aux cheveux roses qui avait eu l’intention d’entrer aux beaux-arts l’année suivante. Ses lèvres étaient entrouvertes, sa robe bleu marine imprimée d’ancres était retroussée au point de dévoiler ses cuisses. Apparemment, elle avait été rattrapée alors qu’elle tentait de s’éloigner en rampant : elle tendait un bras, l’autre s’enfonçait dans la moquette. Tana eut un moment de recul avant de rassembler son courage et d’entrer dans la pièce.
    Les cadavres d’Otta, d’Ilaina et de Jon étaient entassés les uns sur les autres. Elles étaient à peine revenues d’un camp pour pom-pom girls et avaient entamé la fête par une série de pirouettes dans le jardin, juste avant le coucher du soleil, tandis que les moustiques envahissaient l’air tiède. À présent, leurs fringues étaient incrustées d’un sang pareil à de la rouille, qui avait teint leurs cheveux et formé des taches de rousseur sur leur visage. Les pupilles de leurs prunelles ouvertes à jamais étaient vitreuses.
    Tana découvrit Lance sur un canapé, les bras passés autour des épaules d’une fille d’un côté, d’un garçon de l’autre. Le cou de chacun était déchiqueté par de profondes marques de dents. Tous trois avaient encore une bouteille de bière à la main, à croire qu’ils faisaient toujours la fête. À croire que leurs lèvres d’un blanc bleuté s’apprêtaient à prononcer leur prénom.
    La jeune fille fut prise de vertige, et le salon parut tanguer autour d’elle. S’affaissant sur le sol détrempé d’hémoglobine, elle s’assit, tandis que les battements à ses tempes forcissaient. Sur l’écran de télévision, quelqu’un nettoyait un plan de travail en granite à l’aide d’un détergent à l’orange, pendant qu’un enfant souriant léchait la confiture de sa tartine.
    La jeune fille remarqua soudain que l’une des vitres béait. Le rideau voletait. L’atmosphère avait dû devenir étouffante, avec tous ces gens qui transpiraient dans un espace exigu et aspiraient à un peu d’air frais. Une fois la croisée ouverte, il avait dû être facile d’oublier de la refermer. Après tout, l’ail pendait toujours du plafond, les récipients d’eau bénite s’alignaient sur les rebords des fenêtres. Ce genre de catastrophes se produisaient en Europe, en Belgique par exemple, où malgré les rues grouillantes de vampires les boutiques ouvraient tard le soir. Mais pas ici. Pas dans la ville de Tana, qui n’avait subi aucune attaque depuis plus de cinq ans.
    Et pourtant, c’était arrivé. Une fenêtre qu’on avait négligé de sécuriser avant la nuit, ce qui avait permis à un vampire de s’infiltrer dans la maison.
    Tana devait trouver un téléphone et appeler… quelqu’un. Pas son père. Il était incapable de gérer la situation. La police ? Ou un chasseur de vampires, comme le Hemlock de la télé, l’ancien lutteur chauve taillé comme une armoire à glace et toujours bardé de cuir. Lui saurait quoi faire. La petite sœur de Tana avait un poster de lui scotché à l’intérieur de son casier, juste à côté de divers portraits du blond Lucien, son habitant préféré de Coldtown. Pearl serait aux anges, si Hemlock débarquait : elle pourrait enfin lui demander un autographe.
    Tana se mit à rire. Consciente que ce n’était ni le lieu ni le moment, elle plaqua les mains sur sa bouche pour étouffer le bruit. On ne riait pas devant les morts. C’était comme de s’esclaffer à un enterrement.
    Les yeux vides de ses camarades la fixaient.
    Le présentateur annonça des averses éparses pour la fin de la semaine. Les cours de la Bourse étaient à la baisse.
    Se rappelant que Pauline n’avait pas participé à la bringue, Tana fut submergée par un soulagement si intense et égoïste qu’elle n’en éprouva aucune culpabilité. Pauline était vivante, alors que tous leurs amis avaient succombé.
    Quelque part dans la pièce où s’entassaient les vêtements des invités, un téléphone retentit. Un remix grêle de Tainted Love qui finit par s’interrompre, alors que deux autres portables se déclenchaient presque en même temps, leurs sonneries respectives formant une mélodie discordante.
    Les infos cédèrent la place à une émission sur trois hommes qui cohabitaient dans un même appartement en compagnie d’un crâne blagueur. Les rires préenregistrés braillaient chaque fois que le crâne ouvrait la bouche. Tana se demanda si elle rêvait. Les minutes s’écoulèrent.
    Elle se fit violence. Il fallait qu’elle se relève et se rende dans la chambre d’amis afin de dénicher son sac, ses bottes et ses clefs de voiture au milieu des vestes et des blousons. Son téléphone portable était là-bas aussi. Elle en aurait besoin pour prévenir les secours.
    Elle devait se bouger. Là, tout de suite.
    Soudain, elle songea qu’il y avait sûrement un appareil plus près, dans la poche de l’un des corps ou coincé entre la peau froide et la bretelle en dentelle d’un soutien-gorge. Toutefois, la perspective de fouiller des cadavres lui était intolérable. « Debout ! » s’exhorta-t-elle.
    Se redressant, elle se fraya un passage entre les défunts en s’efforçant d’ignorer les crissements de la moquette sous ses pieds nus ainsi que l’odeur de décomposition qui commençait à fleurir. Un souvenir lui revint d’un cours d’instruction civique en seconde. Leur prof leur avait parlé du fameux raid entrepris dans la ville de Corpus Christi, au Texas. L’État avait décidé de fermer sa Zone froide et y avait envoyé ses chars en plein jour. Tout humain s’y trouvant et susceptible d’avoir été infecté avait été tué à bout portant. Même la fille du maire n’en avait pas réchappé. De nombreux vampires endormis avaient été également anéantis, soit qu’on leur ait planté un pieu en plein cœur dans leur repaire avant de leur trancher la tête, soit qu’on les ait directement exposés au soleil. À la nuit tombante, les rares survivants étaient parvenus à liquider les sentinelles qui gardaient les portes de la ville et à s’enfuir, laissant dans leur sillage des dizaines de victimes vidées de leur sang et contaminées. Les vampires de Corpus Christi restaient aujourd’hui encore une proie de choix pour les chasseurs de primes que ne cessait de montrer la télévision.
    Pour ce cours, chaque élève avait dû présenter un exposé personnel. Tana avait fabriqué un diorama à l’aide d’une boîte à chaussures et de tonnes de peinture rouge afin d’illustrer un article qu’elle avait découpé dans le journal : trois monstres s’étant échappés de la Zone froide de Corpus Christi avaient investi une maison et exterminé ses habitants avant de se reposer parmi les cadavres en attendant l’obscurité.
    Dès lors, elle se demanda s’il était possible qu’un vampire soit encore dans la ferme de Lance, le même qui avait massacré tous ses amis. Qui, par hasard, l’avait épargnée, trop avide de sang et trop plongé dans sa boucherie pour se donner la peine de chercher dans les placards fermés ou la salle de bains, qui n’avait pas pensé à écarter le rideau de douche. Il l’assassinerait, désormais, si jamais il l’entendait bouger.
    Son cœur se mit à battre comme un fou dans sa poitrine, au point qu’elle eut l’impression de recevoir une volée de coups. « Idiote, lui disait ce cœur. Idiote, idiote, idiote ! »
    Prise de tournis, le souffle court, Tana comprit qu’il valait mieux qu’elle se rassoie et mette la tête entre ses genoux. C’est ainsi qu’on était censé se calmer lors d’une crise de panique. Sauf que, si elle agissait comme ça, elle risquait de ne plus se relever. Aussi, elle s’imposa de respirer profondément et d’expirer le plus lentement possible.
    Elle avait envie de se ruer dehors, de traverser la pelouse à toutes jambes et d’aller cogner à la porte des voisins jusqu’à ce qu’ils la recueillent. Sans portable ni chaussures, elle avait cependant de fortes chances de s’exposer à des tas d’ennuis s’il n’y avait personne. La maison des parents de Lance était perdue dans la campagne, à l’orée d’un parc naturel. Les voisins n’étaient pas nombreux. Par ailleurs, Tana savait que, une fois sortie, elle ne rentrerait pour rien au monde dans cette ferme.
    Elle était partagée entre son impulsion de se sauver et le désir de se rouler en boule comme un cloporte, de fermer les paupières, de fourrer la tête entre ses bras et de jouer à puisque-je-ne-vois-pas-les-monstres-ils-ne-me-voient-pas-non-plus. Malheureusement, aucune de ces options n’allait la sauver. Il fallait qu’elle réfléchisse.
    Le soleil, filtré par les feuilles des arbres, dessinait des taches pommelées sur la moquette. Un soleil de fin d’après-midi, certes, mais du soleil quand même. Tana se raccrocha à cette idée. Un nid de vampires pouvait toujours se planquer à la cave, ceux-ci n’en émergeraient pas – ne pourraient en émerger – avant le crépuscule. Elle devait s’en tenir à son plan : gagner la chambre d’amis, récupérer ses bottes, son portable et ses clefs de voiture. Puis filer et avoir la pire frousse de sa vie. Elle s’autoriserait à hurler, voire à s’évanouir, dès lors qu’elle serait à l’abri dans son véhicule, loin d’ici, vitres et portières verrouillées.
    Prudemment, très prudemment, elle retira chacun de ses bracelets métalliques et les déposa par terre afin qu’ils ne cliquettent pas quand elle avancerait.
    Ensuite, elle traversa la pièce, plus consciente que jamais des planches qui craquaient et de son souffle court. Elle imagina des crocs dans l’ombre ; elle imagina des mains froides transperçant le lino de la cuisine et lui griffant les chevilles pour la tirer vers l’obscurité. Elle eut le sentiment de mettre des heures à atteindre la porte de la chambre et à en tourner la poignée.
    Un petit cri lui échappa, en dépit de ses résolutions.
    Aidan était ligoté au lit, les membres attachés aux quatre pieds par des tendeurs. De l’adhésif argenté était collé sur sa bouche, mais, au moins, il était vivant. Pendant un long moment, Tana ne fut capable que de l’observer, sous le choc de ce qu’elle découvrait. On avait fixé des sacs-poubelle noirs sur les fenêtres afin d’empêcher toute lumière d’entrer. À côté du lit, enchaîné et bâillonné, au milieu des vêtements qu’on avait jetés à terre, il y avait un autre garçon, aux cheveux de jais. Il leva la tête vers elle. Ses prunelles étaient aussi étincelantes que des rubis. Et tout aussi rouges.


    Chapitre 2


    Nous nous battons tous contre notre propre remède,
    car la mort est le remède à tous les maux.
    Sir Thomas Brown

    À l’époque où Tana avait six ans, les vampires étaient des marionnettes qui vous apprenaient à compter ou des méchants de dessins animés en cape noire doublée de polyester rouge. Les enfants se déguisaient en vampires à Halloween, arborant de fausses dents qui collaient mal aux leurs et se barbouillant de sirop à la grenadine rouge vif en guise de dégoulinades sanguinolentes.
    Tout avait changé avec Caspar Morales. Les livres et les films ayant héroïsé les vampires s’étant multipliés au siècle dernier, il n’avait fallu qu’un peu de temps pour que l’une de ces créatures décide de romancer sa propre vie. Caspar, tout à sa dinguerie romantique, avait annoncé que, contrairement à ses pairs aux vues rigides, il renonçait à tuer ses victimes. Il les séduirait, boirait un peu de leur sang, puis s’en irait de ville en ville. Il avait ainsi réussi à infecter des centaines de gens avant que ses prédécesseurs le rattrapent et le réduisent en charpie. Or les vampires créés par Caspar, qui n’avaient pas la moindre idée de la manière dont empêcher l’épidémie, avaient à leur tour contaminé des milliers d’autres personnes.
    Les premières violences s’étaient manifestées dans la ville natale de Caspar, la bourgade de Springfield, dans le Massachusetts. Tana avait alors dans les sept ans. Springfield n’étant qu’à environ soixante-quinze kilomètres de chez elle, les événements avaient fait la une des gazettes locales avant d’être repris par les médias nationaux. Au début, la chose avait ressemblé à un canular de journaliste. Mais une deuxième série d’incidents s’était déroulée à Chicago, une troisième à San Francisco et une quatrième à Las Vegas. Une jeune femme surprise à tenter de mordre un croupier avait explosé en un fulgurant incendie lorsque les policiers l’avaient tirée hors du casino pour l’installer dans leur voiture de patrouille. Un homme d’affaires avait été découvert terré dans son penthouse, entouré par des cadavres grignotés. Dans le quartier de Fisherman’s Wharf, par une nuit brumeuse, une fillette avait tendu les bras à tout adulte lui proposant de l’aider à retrouver son père avant de lui planter ses crocs dans la gorge. Une danseuse de burlesque avait introduit une dégustation de sang dans son numéro. Les membres du public intéressés devaient le signaler aux serveuses avant d’assister à son show. Lorsqu’ils en repartaient, ils étaient généralement affamés.
    L’armée avait élevé des barricades autour de tous les coins des villes où s’était manifestée l’infection. C’est ainsi qu’avaient été fondées les premières Zones froides, ou Coldtowns.
    La BBC avait déclaré que le vampirisme était un problème américain. Cependant, les problèmes suivants étaient intervenus à Hong Kong et Yokohama, puis à Marseille et à Brecht, et enfin à Liverpool. L’épidémie s’était ensuite répandue dans toute l’Europe comme une traînée de poudre.
    À dix ans, Tana avait observé sa mère assise devant sa coiffeuse, se préparant pour une soirée avec un amateur d’art désireux de prêter quelques toiles à la galerie qu’elle dirigeait. Elle avait enfilé une jupe crayon et un haut en soie émeraude, coiffé ses cheveux courts en arrière avec du gel. Elle était en train de mettre ses perles d’oreilles.
    — Tu n’as pas peur des vampires ? lui avait demandé Tana.
    Languissamment appuyée contre la jambe de sa mère, elle sentait le grattement de ses collants sur sa joue et humait son parfum. D’ordinaire, ses parents rentraient toujours avant la nuit. Sa mère s’était contentée de rire. Il n’empêche, elle était revenue de son dîner malade. Un coup de froid, appelait-on cela, ce qui, au départ, paraissait plutôt inoffensif, à l’instar des rhumes qu’on attrape et qui vous donnent la goutte au nez et vous irritent la gorge. Mais ceci était un tout autre genre de froid, suite auquel la température de votre corps chutait, vos sens s’aiguisaient et votre soif d’hémoglobine vous submergeait.
    Si la victime d’un coup de froid buvait du sang humain, l’infection mutait. Elle tuait le porteur, qui ressuscitait ensuite, encore plus glacé qu’avant. Un froid complet et définitif.
    D’après les centres pour le contrôle et la prévention des maladies, il n’existait qu’un remède. Il fallait interdire toute absorption de sang humain à la personne contaminée jusqu’à ce que son corps évacue le virus, étape susceptible de prendre quatre-vingt-huit jours. Aucune clinique ne fournissait ce genre de service. Au début, les hôpitaux s’étaient contentés de bourrer les malades de sédatifs. Ils y avaient renoncé lorsqu’une femme d’âge moyen fort riche était sortie du coma et avait attaqué un médecin. Certains réussissaient à tempérer leur soif en recourant à l’alcool ou à la drogue ; la plupart n’y arrivaient pas. Dès que la police découvrait un cas éventuel, la victime était aussitôt mise en quarantaine et déportée dans une Zone froide. Cette perspective avait terrifié la mère de Tana. Aussi, deux jours après sa contamination, une fois les frissons passés et la faim éveillée, elle avait accepté d’être enfermée dans la seule partie de la maison dont elle ne pourrait pas s’échapper.
    Tana n’avait pas oublié les hurlements qui étaient montés de la cave une semaine plus tard. Des cris qui duraient toute la journée, pendant que son père était au travail, toute la nuit aussi, quand il poussait le volume de la télévision à fond pour couvrir le bruit et buvait jusqu’à sombrer dans un sommeil abruti d’alcool. L’après-midi, après les cours, entre deux crises de rage, la mère de Tana appelait sa fille, la suppliait, l’implorait de la laisser sortir. Elle promettait d’être sage. Elle affirmait aller mieux, s’être débarrassée de la maladie.
    « Je t’en prie, Tana. Tu sais bien que je ne te ferais jamais de mal, ma petite fille chérie. Que je t’aime par-dessus tout, plus que ma propre vie. Ton père ne comprend pas que je suis guérie. Il ne me croit pas et il m’effraie, Tana. Il va me garder prisonnière jusqu’à la fin de mes jours. Il ne me libérera jamais. Il a toujours essayé de me dominer, toujours redouté mon caractère indépendant. S’il te plaît, Tana, s’il te plaît. Il fait froid, dans la cave, des bestioles me grimpent dessus dans le noir, et tu sais combien je déteste les araignées. Mon bébé, mon bébé d’amour, mon trésor, j’ai besoin que tu m’aides. Tu as peur, mais si tu m’ouvres nous serons ensemble, toi, Pearl et moi. Nous irons au parc, nous mangerons des glaces et nous nourrirons les écureuils. Nous creuserons le jardin pour embêter les vers de terre. Nous serons de nouveau heureuses. Tu vas aller chercher la clef, hein ? Va chercher la clef. Je t’en prie, la clef. Par pitié, Tana. Je t’en supplie. Prends la clef. Prends la clef. »
    Assise près de la porte, les doigts dans les oreilles, Tana pleurait encore et encore, couverte de morve et de larmes. La toute petite Pearl la rejoignait en vacillant sur ses jambes encore mal assurées et en pleurant elle aussi. Elles sanglotaient en mangeant leurs céréales, elles sanglotaient en regardant les dessins animés, elles sanglotaient jusqu’à l’épuisement la nuit, tapies l’une contre l’autre dans le lit exigu de Tana. Pearl lui demandait d’arrêter les cris et suppliques de leur mère, ce que Tana n’était pas en mesure de faire.
    Quand leur père enfilait des gants de mailles comme ceux des écaillers qui ouvrent les huîtres et ses grosses chaussures de sécurité pour apporter à manger à leur mère, le soir, Pearl et Tana pleuraient de plus belle. Qu’il puisse également tomber malade les terrifiait. Il leur avait pourtant expliqué que seul un vampire était susceptible de transmettre l’infection, que leur mère était encore humaine, et donc incapable de le contaminer. Il leur avait expliqué que désirer du sang n’était guère différent du goût morbide pour la craie, le terreau ou la limaille de ceux atteints du pica. Il leur avait expliqué que tout allait s’arranger, à condition que leur mère n’obtienne pas ce qu’elle voulait, à condition que Tana et Pearl continuent de se comporter normalement et ne disent à personne que leur mère était malade, ni à leurs maîtresses, ni à leurs amis, ni même à leurs grands-parents qui, de toute façon, n’auraient pas compris.
    Il s’exprimait avec calme et raison. Puis il s’isolait dans la pièce voisine et ingurgitait une demi-bouteille de whisky. Pendant ce temps-là, les hurlements se poursuivaient.
    Il avait fallu trente-quatre jours à Tana pour qu’elle craque et promette à sa mère de la libérer. Il lui en avait fallu trente-sept pour qu’elle vole le trousseau de clefs dans la poche arrière du jean de son père. Une fois qu’il était parti au travail, elle avait déverrouillé les serrures l’une après l’autre.
    La cave sentait l’humidité, moisissures et minéraux, quand elle avait descendu l’escalier qui craquait. Les cris avaient cessé à l’instant où la porte s’était ouverte. Tana avait avancé dans un silence pesant, écorché par le frottement de ses chaussures sur le bois. Sur la dernière marche, elle avait hésité.
    Soudain, elle avait été renversée par une force brutale.
    Tana se rappelait ce qu’elle avait éprouvé, la brûlure infinie des dents sur sa peau. Bien qu’elles ne se soient pas encore entièrement transformées, les canines avaient quand même mordu dans sa chair comme deux épines jumelles ou les pinces d’une énorme araignée. Puis il y avait eu la douce pression d’une bouche, la douleur, et autre chose aussi, comme si on aspirait d’elle toute l’énergie de son corps.
    Elle s’était débattue, avait crié et pleuré, frappé avec ses petites jambes potelées, griffé de ses ongles roses d’enfant. Cela n’avait fait qu’ajouter à l’avidité de sa mère, qui avait déchiré l’intérieur de son bras, provoquant de petits jets de sang pareils aux crachats d’un pistolet à eau.
    Cela s’était passé sept ans auparavant. Les médecins avaient assuré à son père que ces souvenirs s’effaceraient, comme s’estomperait la vilaine cicatrice sur sa peau. Prédictions qui s’étaient révélées fausses dans les deux cas.


    Chapitre 3


    La mort est la fleur qui tombe pour que mûrisse le fruit.
    Henry Ward Beecher

    Aidan ouvrait des yeux terrorisés. Tout en tirant sur ses liens, il essayait de parler malgré le ruban adhésif. Si Tana ne comprit pas ce qu’il disait, elle ne douta pas un instant, à son ton, qu’il la suppliait de le détacher et de ne pas l’abandonner. Elle était prête à parier qu’il regrettait le jour où il avait oublié son anniversaire, la façon dont il l’avait larguée via un message sur Twitter et, à coup sûr, presque tout ce qu’il lui avait débité la veille au soir. Elle faillit céder de nouveau à des rires hystériques, qu’elle parvint cependant à ravaler.
    Glissant un ongle sous le Scotch, elle entreprit de le décoller le plus doucement possible. Aidan grimaça, ses prunelles caramel s’embuèrent. Dans la pièce, un raclement de chaînes interrompit Tana, qui regarda dans cette direction.
    C’était le vampire. Il tirait sur son collier en secouant la tête et la fixait avec intensité, comme s’il voulait lui communiquer quelque chose d’important. Il avait dû être craquant, de son vivant, l’était encore d’ailleurs, en dépit de sa pâleur monstrueuse qui trahissait sa nature, dont Tana était bien trop consciente pour se laisser subjuguer. Sa bouche semblait tendre, ses pommettes saillaient comme des lames, et sa mâchoire s’arrondissait, lui donnant une beauté décalée, originale. Ses cheveux étaient une masse hérissée de boucles noires crasseuses. Il flanqua un coup de pied au lit, dont la structure gémit, et secoua la tête derechef.
    Comme si elle allait laisser Aidan mourir à cause d’un joli vampire qui n’avait pas envie que son en-cas lui échappe !
    — Ça suffit ! lui intima-t-elle d’une voix plus forte qu’elle n’en avait eu l’intention.
    Parce qu’elle avait peur. Il fallait qu’elle grimpe par-dessus le lit, qu’elle aille jusqu’aux fenêtres et qu’elle arrache les sacs-poubelle. Ce type se consumerait aussitôt, noirci et réduit en cendres comme une étoile à l’agonie. Elle n’avait encore jamais assisté à pareil spectacle, ne l’avait vu que sur des vidéos YouTube, comme n’importe qui. Néanmoins, la perspective de tuer une créature attachée et bâillonnée puis de la regarder mourir lui donnait la nausée. Elle doutait d’en être capable.
    « Idiote, idiote, idiote ! » chantonna son cœur.
    Elle se tourna afin d’aider Aidan. Ses mains tremblaient, à présent.
    — Ne bouge pas, OK ?
    Il acquiesça, et elle retira la bande d’un geste brusque.
    — Aïe ! piailla Aidan.
    Avant de se jeter sur elle aussi sec, toutes dents dehors.
    Tana ?tait en train d?attraper la corde qui retenait l?un de ses poignets lorsqu?il attaqua. La brusquerie de son mouvement la d?stabilisa tant qu?elle perdit l??quilibre et tomba en arri?re sur la pile de v?tements en poussant un cri. Les canines encore ?mouss?es d?Aidan avaient juste ?gratign? son bras, non loin de sa cicatrice.

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  • Le temps des héros t.1 ; le feu bleu

    Michelle Paver

    Parution : 1 Août 2012 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    L’édition originale de cet ouvrage a paru en langue anglaise
    chez Puffin, an imprint of Penguin Books Ltd.,
    sous le titre :
    Gods and Warriors
    Text copyright © 2012, by Michelle Paver.
    All rights reserved.
    Traduit de l’anglais (Royaume-Uni)
    par Blandine Longre.
    Cover design © Puffin Books.
    Front cover photographs © Shutterstock, Arcangel and I-Stock images.
    © Hachette Livre, 2012, pour la traduction française.
    Hachette Livre, 43 quai de Grenelle, 75015 Paris.
    ISBN : 978-2-01-202715-2






    La flèche était noire, empennée de plumes de corbeau, mais Hylas ne pouvait en voir la pointe, fichée dans son bras.
    Tout en la tenant fermement, il dégringola la pente. Il n’avait pas le temps de l’arracher : les guerriers noirs devaient être tout proches.
    Il mourait de soif, et il était si fatigué qu’il n’avait pas les idées claires. Le Soleil tapait. Les broussailles épineuses n’offraient aucune cachette ; il se sentait affreusement exposé au danger. Cependant, il y avait pire encore : l’inquiétude qu’il éprouvait pour Issi, le chagrin mêlé d’incrédulité qui le saisissait au souvenir d’Ouste.
    Il trouva la piste qui descendait de la Montagne et, à bout de souffle, marqua une pause. Le chant des cigales retentissait à ses oreilles. Le cri d’un faucon résonna dans le défilé, en contrebas. Aucun bruit de poursuite. Avait-il réussi à les semer ?
    Il ne parvenait toujours pas à comprendre ce qui avait pu se passer. La veille au soir, Issi et lui avaient campé dans une grotte, sous le pic de l’est. À présent, sa sœur avait disparu, son chien était mort et lui, Hylas, était en fuite : un garçon maigre, sans vêtements ni couteau, qui ne possédait qu’une petite amulette crasseuse accrochée à son cou par une lanière de cuir.
    Son bras lui faisait atrocement mal. Sans lâcher la flèche, il avança, titubant, au bord du sentier. Des cailloux roulèrent vers la rivière le long de l’escarpement vertigineux. La gorge était si profonde et la pente si abrupte que ses orteils se trouvaient à la même hauteur que la cime des premiers pins. Devant lui se dessinaient les lointaines montagnes de la Lykonia, et derrière lui se dressait la plus imposante de toutes : le mont Lykas, aux cimes étincelantes de neige.
    Hylas pensa au village, un peu plus loin dans la gorge, et à son ami Telamon qui vivait dans la forteresse du Gouverneur, de l’autre côté de la Montagne. Les guerriers noirs avaient-ils incendié le village et assiégé Lapithos ? Mais alors, pourquoi n’y avait-il aucune fumée visible ? Pourquoi n’entendait-il pas les cornes de bélier sonner l’alerte ? Pourquoi le Gouverneur et ses hommes ne se défendaient-ils pas ?
    La douleur lui dévorait le bras. Il ne pouvait la supporter plus longtemps. Il cueillit une poignée de thym, puis arracha une feuille grise et soyeuse de molène, aussi douce et épaisse qu’une oreille de chien. Le garçon se rembrunit. Cesse de penser à Ouste.
    Ils étaient ensemble dans les moments qui avaient précédé l’attaque. Le chien était appuyé contre lui, ses longs poils constellés de graines de bardane. Hylas en avait ôté une ou deux avant de repousser le museau de l’animal et de lui ordonner d’aller surveiller les chèvres. Ouste s’était éloigné d’un pas tranquille, en remuant la queue et en lui lançant un dernier regard, comme pour lui dire : Je sais ce que je fais. Je suis un chien de berger, voilà à quoi je sers.
    Ne pense plus à lui, se dit Hylas avec véhémence.
    Les dents serrées, il empoigna la flèche. Inspira. Et tira.
    La douleur fut si violente qu’il manqua de s’évanouir. En se mordant les lèvres, il se balança d’avant en arrière, luttant contre les vagues rouges qui lui soulevaient le cœur. Ouste, où es-tu ? Pourquoi ne viens-tu pas lécher cette plaie pour me guérir ?
    En grimaçant, il broya le thym entre ses doigts et l’appliqua sur la blessure. D’une seule main, non sans mal, il parvint enfin à la panser en utilisant la feuille de molène ; il maintint celle-ci en place avec un brin d’herbe qu’il noua, puis serra à l’aide de ses dents.
    La pointe de la flèche gisait dans la poussière, là où il l’avait laissée tomber. Elle avait la forme d’une feuille de peuplier et son extrémité était effilée. Jamais il n’en avait vu de pareille. Dans les montagnes, les gens fabriquaient les pointes de leurs flèches avec du silex – ou, s’ils étaient riches, avec du bronze. Mais celle-ci était différente. C’était de l’obsidienne noire, luisante. Hylas avait reconnu ce matériau car la sybille du village, Iphia, en possédait un éclat. D’après elle, il s’agissait du sang de la Mère, craché des entrailles flamboyantes de la terre et transformé en pierre. Toujours selon la sybille, cette pierre venait d’îles lointaines, situées de l’autre côté de la Mer.
    Qui étaient les guerriers noirs ? Et pourquoi le pourchassaient-ils ? Hylas n’avait pourtant rien fait de mal.
    Avaient-ils découvert Issi ?
    Derrière lui, des pigeons jaillirent vers le ciel dans un grand bruissement d’ailes.
    Il fit volte-face.
    Depuis l’endroit où il se trouvait, la piste descendait en pente raide avant de disparaître dans un virage, derrière un éperon rocheux au-dessus duquel s’élevait un nuage de poussière rouge. Hylas perçut le bruit sourd de pas cadencés et le cliquetis des flèches dans les carquois. Son estomac se noua.
    Ils étaient de retour.

    Il grimpa au-dessus du sentier et, comme une chauve-souris, s’agrippa à un arbuste.
    Le martèlement se rapprochait.
    Fouillant le sol de ses orteils, il trouva une corniche. Il se glissa sur le côté, sous un surplomb, le visage plaqué contre une racine. Il jeta un coup d’œil vers le bas, ce qu’il regretta aussitôt : la vue sur la cime des arbres était vertigineuse.
    Ses poursuivants couraient à un rythme probablement exténuant. Hylas distingua des frottements de cuir et flaira la puanteur de leur transpiration, de même qu’une odeur âcre qui lui parut affreusement familière. Il l’avait déjà sentie la nuit précédente : la peau des guerriers était maculée de cendre.
    La saillie le dissimulait mais, à sa gauche, la piste prenait un virage et dominait la gorge. Il les entendit d’abord arriver ; puis, à travers une nuée de poussière rouge, il les vit apparaître : des armures noires de cuir brut et rêche, cauchemardesques, une forêt de lances, de dagues et de boucliers. Leurs longues capes noires flottaient derrière eux, pareilles à des ailes de corbeau ; sous leurs casques, leurs visages étaient gris.
    L’un d’eux lança un appel, si près d’Hylas que celui-ci en fut terrifié.
    Il retint son souffle. Le guerrier qui avait crié se trouvait juste au-dessus de lui.
    Plus haut sur le sentier, les autres firent demi-tour. Dans la direction d’Hylas.
    Il perçut les crissements des cailloux sous les semelles d’un homme qui revenait sur ses pas. Il ne semblait pas pressé. Hylas devina qu’il s’agissait du chef. De son armure s’échappait un tintement dur, étrange.
    — Regarde, dit celui qui avait appelé. Du sang.
    Hylas se figea. Du sang ? Tu as laissé du sang sur la piste.
    Il attendit.
    Le chef resta muet.
    Ce silence parut déconcerter le premier homme.
    — C’est sûrement celui du pâtre, s’empressa-t-il d’ajouter. Désolé. Tu le voulais vivant.
    De nouveau, aucune réponse.
    La sueur ruisselait le long des flancs d’Hylas. Tout à coup, il se souvint de la pointe de flèche, restée à terre. Pourvu qu’ils ne la remarquent pas.
    Il tendit le cou et vit une main se poser sur une grosse roche, au bord du sentier.
    C’était une main robuste, mais elle paraissait comme morte, enduite de cendre, les ongles tachés de noir. Le protège-poignet qui couvrait l’avant-bras était rouge sombre, comme un coucher de Soleil courroucé, et son éclat si lumineux qu’Hylas en fut ébloui. Il savait ce que c’était, même s’il n’en avait jamais vu de si près : du bronze.
    La transpiration mêlée de poussière coulait lentement dans ses yeux. Il osait à peine ciller. Les deux guerriers étaient si proches qu’il les entendait respirer.
    — Débarrasse-toi de ça, ordonna le chef.
    Sa voix sonnait creux. Pour Hylas, elle évoquait des endroits froids, hors de portée du Soleil.
    Quelque chose de lourd fut lancé par-dessus la corniche et faillit atteindre Hylas avant de s’écraser dans un arbre épineux à moins d’un mètre de lui ; l’objet oscilla un instant, puis s’immobilisa. En voyant de quoi il s’agissait, le garçon manqua vomir.
    Ce qui avait été un être humain n’était à présent plus qu’une chose atroce, un amas de sang noir et d’entrailles bleues, déchiquetées, tel un nid de vers. Hylas l’avait reconnu. Skiros. Pas un ami, non, mais un pâtre, comme lui. Un peu plus âgé que lui et impitoyable au combat.
    Le cadavre était trop près ; il aurait presque pu le toucher. Il perçut son fantôme, furieux, qui luttait pour se libérer. Si celui-ci découvrait Hylas, s’il se glissait dans sa gorge…
    — C’est le dernier d’entre eux, affirma le premier guerrier.
    — Et la fille ? demanda le chef.
    Hylas sentit la peur l’étreindre.
    — Elle n’a pas d’importance, pas vrai ? dit le guerrier. Ce n’est qu’une…
    — Et l’autre garçon ? Celui qui s’est enfui.
    — Je l’ai blessé. Il n’ira pas loin…
    — Dans ce cas, nous n’en avons pas terminé avec eux, coupa le chef d’un ton glacial. Pas tant que cet autre garçon sera en vie.
    — D’accord, répondit l’homme d’une voix craintive.
    Des cailloux crissèrent : ils gravissaient de nouveau la piste. Pourvu qu’ils poursuivent leur route, songea Hylas.
    Dans le lacet, à l’endroit où le sentier surplombait la gorge, le chef s’arrêta. Le pied en appui sur un rocher, il se pencha pour observer de nouveau la pente.
    L’homme qu’Hylas aperçut ressemblait à un monstre de ténèbres et de métal. Des jambières de bronze protégeaient ses mollets puissants. Une carapace, de bronze elle aussi, recouvrait son pagne de cuir noir. Son plastron de bronze martelé était surmonté de protège-épaules du même métal, d’une largeur redoutable. Il n’avait pas de visage, mais ses yeux étaient visibles, entre le protège-cou qui masquait sa bouche ainsi que son nez et le casque peint en noir, fabriqué à partir d’éclats de défense de sanglier, muni d’un couvre-joues et surmonté d’un cimier noir en crin de cheval. Seuls ses longs cheveux lui donnaient une apparence humaine. Ils étaient tressés à la manière des guerriers, en mèches pareilles à des serpents, chacune assez épaisse pour faire dévier une lame.
    Le chef allait peut-être finir par se sentir observé, pensa Hylas, sans pourtant parvenir à détourner le regard. Même s’il savait que les yeux invisibles, simple fente dans le visage de l’homme, fouillaient l’escarpement à sa recherche, le garçon ne pouvait s’empêcher de fixer cette tête casquée.
    L’espace d’un instant, la tête pivota vers l’amont.
    Fais quelque chose, se dit Hylas. Distrais son attention. S’il jette un coup d’œil en arrière et qu’il te voit…

    Hylas rassembla ses forces ; sans un bruit, il ôta une main de l’arbuste, la tendit vers l’arbre couvert d’épines où reposait Skiros et repoussa celui-ci. Le cadavre frémit, comme si ce contact lui était déplaisant.
    La tête casquée se retourna.
    Hylas, en équilibre, exerça une nouvelle pression sur Skiros. Le corps chuta, roula en rebondissant dans l’escarpement, en direction de la gorge.
    — Vous avez vu, gloussa l’un des guerriers. Il a pris la fuite !
    Des rires discrets parcoururent la troupe. Le chef, lui, resta silencieux. Il regarda le cadavre s’écraser en contrebas, puis s’écarta de la cachette d’Hylas.
    Les yeux remplis de gouttes de sueur, le garçon écouta leurs pas qui s’éloignaient sur le sentier.
    L’arbuste commençait à s’affaisser sous son poids. Hylas voulut se rattraper à une racine.
    Et la manqua.






    Hylas roula le long de la pente, jusqu’à la rivière. Des cailloux pleuvaient sur lui – en revanche, aucune flèche.
    Il atterrit la tête la première dans un buisson de genêt ; il s’efforça cependant de rester immobile, car il savait qu’un chasseur est capable de repérer le moindre mouvement en un rien de temps. Il était couvert de bleus et d’égratignures, mais il ne s’était apparemment rien cassé et n’avait pas perdu son amulette.
    Des mouches bourdonnaient à ses oreilles. Le Soleil lui brûlait le dos. Il finit par lever les yeux et scruta les alentours. Les guerriers noirs étaient partis.
    Le corps de Skiros, lui, gisait un peu plus loin sur l’escarpement. Du moins ce qu’il en restait. Ses entrailles jonchaient les rochers, tel un filet de pêche mis à sécher. Des vautours décrivaient déjà des cercles au-dessus de lui et le visage du pâtre était tourné vers eux, comme s’il cherchait à les observer.
    Son fantôme aurait besoin d’aide pour passer dans l’au-delà. Pourtant, Hylas ne pouvait se risquer à l’enterrer, ni à accomplir les rites.
    — Désolé, Skiros, marmonna-t-il. Ce sont les règles de la survie. On ne porte pas secours à quelqu’un qui ne pourra t’aider en retour.
    Des saules et des châtaigniers surplombaient la rivière. Quel soulagement de se retrouver à couvert ! D’un pas trébuchant, Hylas entra dans l’eau peu profonde, y tomba à genoux et s’y désaltéra. Il s’éclaboussa le corps, frémissant au contact des gouttes froides sur sa peau brûlante, éraflée. Il jeta un regard à son reflet déformé sur la surface de l’onde : ses yeux plissés, ses traits tirés par la tension, ses longs cheveux qui lui balayaient le visage.
    Boire l’avait calmé et, pour la première fois depuis l’attaque, il parvint à organiser ses pensées. Il lui fallait de la nourriture, des vêtements et un couteau. Et surtout, il lui fallait se rendre au village. Sachant que c’était le lieu le plus sûr, Issi avait dû s’y réfugier. C’est forcé, se dit-il, non sans virulence.
    Les criaillements des vautours emplissaient la gorge ; Skiros avait disparu sous un amas grouillant de longs cous et d’ailes poussiéreuses. Afin que le fantôme du pâtre ne soit pas tenté de le suivre, Hylas se hâta de cueillir des feuilles d’ail des bois et de les éparpiller dans son sillage – les fantômes se nourrissent des odeurs de nourriture ; plus elles sont agréables, plus ils s’en régalent. Puis il partit en courant dans le défilé, longeant la rivière.
    Il se sentait épié par les arbres et les rochers. Le trahiraient-ils ? Il avait grandi dans ces montagnes. Il connaissait leurs sentiers détournés et les habitudes des créatures sauvages – le cri de cet épervier, le lointain rugissement de ce lion. Il connaissait les ravines noircies par le feu qu’il fallait éviter à cause des Furieux.
    Cependant, plus rien n’était comme avant.
    Nous n’en avons pas terminé avec eux, avait déclaré le chef des guerriers. Il savait Hylas encore en vie. Et qu’avait-il voulu dire par « eux » ?
    Soudain, il prit conscience que Skiros n’avait pas seulement été un pâtre. Mais aussi un Paria.
    Tout comme Hylas. Et Issi. Aucun d’eux n’était né au village. Neleos, le chef, les avait trouvés dans la Montagne quand ils étaient petits et les avait mis au travail. L’été, les enfants gardaient ses chèvres sur les pics ; l’hiver, ils s’occupaient d’elles dans la gorge.
    Pourquoi les guerriers noirs s’en prendraient-ils aux Parias ? Cela n’avait aucun sens. Personne ne se souciait d’eux : ils étaient méprisés de tous.
    Le Soleil chevauchait à présent vers l’ouest, et les ombres rampaient le long des parois du défilé. Quelque part, dans le lointain, un chien ne cessait d’aboyer. Il paraissait inquiet. Hylas aurait voulu qu’il se taise.
    Il arriva devant une petite table d’offrande en argile munie de trois pieds. Installée sous un arbre pour le dieu de la Montagne, elle était couverte d’une peau de lièvre moisie dont Hylas s’empara. Il la noua autour de ses hanches. À la vue d’un lézard qui l’observait froidement, le garçon marmonna quelques mots d’excuse – il se pouvait que l’animal soit un esprit ayant pris une autre apparence.
    Il était content de ne plus être nu ; il avait cependant si faim que la tête lui tournait. La saison n’était pas assez avancée pour qu’il puisse trouver des figues. Tout en courant, il cueillit au passage quelques fraises des bois que des souris avaient déjà grignotées. Plus loin, il aperçut un buisson épineux où une pie-grièche conservait ses proies : sur les épines, l’oiseau avait empalé trois cigales et un moineau. Hylas lança une excuse rapide à la pie-grièche, où qu’elle soit, et engloutit le tout avant de recracher plumes et bouts de carapace.
    Bientôt, il croisa des oliviers et des lopins de terre aménagés le long des pentes. L’orge était prête pour la récolte, il n’y avait cependant personne alentour. Tout le monde avait dû se réfugier au village – à moins que les guerriers noirs ne l’aient incendié.
    Au grand soulagement du garçon, le village était toujours là, même si un calme sinistre régnait sur les lieux. Pareilles à des moutons effrayés, les huttes en pisé se blottissaient derrière leur palissade d’épines. Hylas sentit une odeur de fumée, mais n’entendit aucune voix. À l’extérieur, il ne vit aucun âne, ni même aucun des cochons habituellement occupés à renifler le sol à la recherche de restes. Rien. Et les portes des esprits étaient fermées.
    Elles avaient été enduites d’ocre rouge ; pendu aux cornes d’aurochs fixées à la traverse, l’Ancêtre scrutait le seuil. Il avait pris l’apparence d’une pie, mais c’était assurément un Ancêtre – bien qu’il ne soit pas l’un de ceux d’Hylas.
    Devant l’entrée, le garçon répandit l’orge qu’il avait volée en chemin. L’Ancêtre resta indifférent à son offrande. Il savait qu’Hylas n’avait pas sa place en ce lieu. Les portes des esprits avaient pour rôle de protéger le village et d’empêcher les Parias d’y pénétrer.
    Dans un grincement, les portes s’entrebâillèrent et des visages crasseux apparurent. Hylas avait beau connaître les villageois depuis des années, ceux-ci le regardaient d’un air hostile, comme si le garçon était soudain devenu un étranger. Certains tenaient des torches crépitantes, faites avec des tiges de férule ; tous avaient à la main des haches, des faucilles ou des lances.
    En poussant des aboiements surexcités, les chiens sortirent brusquement et se ruèrent vers Hylas. Leur meneur, un chien de berger du nom de Flèche, était aussi large qu’un sanglier ; il pouvait, sur un simple ordre, égorger un homme. Le poil hérissé, il s’arrêta devant le garçon et le fixa en gardant la tête basse, un signe de menace. Lui aussi savait que l’accès du village était interdit à Hylas.
    Celui-ci préféra ne pas bouger. S’il reculait, Flèche attaquerait.
    — Laissez-moi entrer ! cria-t-il.
    — Que veux-tu ? gronda Neleos, le chef. Tu es censé garder mes chèvres dans la Montagne !
    — Laissez-moi entrer ! Je veux voir ma sœur.
    — Nous ne l’avons pas vue. Qu’est-ce qui te fait croire qu’elle serait ici ?
    Hylas cligna des yeux, surpris.
    — Mais alors… où est-elle ?
    — Sans doute morte. Quelle importance ?
    — Tu mens, répliqua Hylas, même si, au fond de lui, il sentait la panique l’envahir.
    — Tu as laissé mes chèvres ! rugit Neleos. Ta sœur n’oserait pas revenir sans elles ! Et tu aurais fait de même à moins d’avoir envie d’une bonne correction.
    — Issi sera bientôt là. Laissez-moi entrer ! Ils sont à ma poursuite !
    Neleos plissa les yeux et se gratta la barbe de sa main calleuse. C’était un paysan aux jambes arquées et aux épaules voûtées à force de tirer sa charrue, mais il était plus rusé qu’une belette, sans cesse à manigancer pour obtenir beaucoup à partir de peu. Hylas comprit que Neleos était tiraillé entre l’envie de le punir pour avoir abandonné les chèvres et le désir de le garder en vie pour le faire travailler encore plus.
    — Ils ont tué Skiros, ajouta le garçon. Et je vais subir le même sort. Vous devez enfreindre la loi et m’autoriser à me réfugier chez vous.
    — Chasse-le, Neleos ! cria une femme d’une voix perçante. Il ne nous a apporté que des ennuis depuis le jour où tu l’as trouvé !
    — Lâche les chiens sur lui ! s’exclama une autre villageoise. S’ils l’attrapent ici, nous serons en danger !
    — Elle a raison. Que les chiens se chargent de lui. S’il était innocent, les guerriers ne seraient pas sur ses traces.
    — Qui sont-ils ? demanda Hylas. Et pourquoi s’en prennent-ils aux Parias ?
    — Je l’ignore et je m’en moque, rétorqua Neleos, hargneux.
    Cependant, Hylas lut la peur dans ses yeux.
    — Tout ce que je sais, poursuivit le chef, c’est qu’ils viennent de l’est et qu’ils traquent les Parias. Quelle importance ? Tant qu’ils nous laissent tranquilles, ils peuvent faire ce qu’ils veulent !
    Les autres paysans clamèrent leur approbation.
    Hylas passa la langue sur ses lèvres.
    — Et la loi qui vous oblige à offrir asile ? Si quelqu’un est en péril, vous devez le laisser entrer !
    Un bref instant, Neleos hésita. Puis son visage se durcit.
    — La loi ne vaut pas pour les Parias, cracha-t-il. Allez, passe ton chemin ou je lâche les chiens !

    Il ferait bientôt nuit. Et il n’avait nulle part où aller.
    Parfait, j’ai compris, songea Hylas, furieux contre les villageois. Puisque vous refusez de m’aider, je me débrouillerai seul.
    Il tourna brusquement entre les pins et se dirigea vers l’arrière du village. L’endroit était désert : tout le monde était encore aux portes des esprits.
    Peut-être s’imaginaient-ils qu’Hylas n’était jamais entré dans le village. Ils se trompaient. Lorsque l’on est un Paria, il faut apprendre à voler pour survivre.
    Il se faufila dans un interstice du mur d’épines et se glissa vers la hutte la plus proche, qui appartenait à une vieille veuve sournoise du nom de Tyro. Son feu était couvert et, dans la pénombre rougeoyante, enfumée, le garçon trébucha sur le petit bol de lait réservé au serpent domestique. Dans un coin, sur une paillasse, un ballot de haillons laissa échapper un grognement.
    Hylas se figea, puis, en silence, décrocha un quartier de porc fumé.
    Sur sa paillasse, Tyro remua et se mit à ronfler.
    Le garçon s’empara d’une tunique qui pendait à une poutre, mais laissa les sandales car, l’été, il allait toujours pieds nus. Tyro grogna de nouveau. Il quitta aussitôt l’endroit, sans oublier de replacer correctement le bol du serpent – ces animaux communiquent entre eux, et il suffit d’en contrarier un seul pour se les mettre tous à dos.
    La hutte voisine, celle de Neleos, était vide. Hylas attrapa une outre, une cordelette de cuir pour s’en faire une ceinture et un sac d’herbe tressée dans lequel il fourra du boudin, un fromage de lait de brebis et des olives. Il but quelques gorgées de vin dans la jarre du vieil homme, puis jeta une poignée de cendres dans ce qui restait pour se dédommager de toutes les corrections infligées au fil des années.
    Il entendit les portes des esprits se refermer ; des voix approchaient. Il repartit discrètement par où il était entré – et s’aperçut, trop tard, qu’il avait oublié de voler un couteau.
    La Lune s’était levée et les grillons nocturnes avaient entamé leurs stridulations lorsque Hylas atteignit le bosquet d’amandiers situé à l’écart du village ; l’endroit était plongé dans l’ombre. Le garçon s’empressa d’enfiler la tunique et de nouer la cordelette à sa taille.
    Quelques abeilles s’affairaient encore autour des ruches. Hylas avisa une table d’offrande placée dans l’herbe. En espérant qu’elle avait été dressée depuis assez longtemps pour que les créatures envoyées par les dieux aient pu se rassasier, il engloutit deux gâteaux au miel et une galette de pois chiches fourrée d’une succulente bouillie de lentilles, de perche séchée et de fromage émietté. Il en laissa un petit morceau pour les abeilles et les supplia de veiller sur Issi. Elles bourdonnèrent – réponse que le garçon ne sut interpréter.
    Issi n’avait pas dû emprunter ce chemin, songea-t-il tout à coup, car elle aurait mangé cette galette. Fallait-il l’attendre ici ou essayer de se rendre à Lapithos ? Peut-être sa petite sœur était-elle partie chercher Telamon. Mais la forteresse se trouvait quelque part de l’autre côté de la Montagne, et ni Hylas ni Issi n’y étaient jamais allés. Tout ce qu’ils savaient de l’endroit, ils l’avaient appris grâce aux vagues descriptions de Telamon.
    Dans le lointain, le chien qu’il avait entendu un peu plus tôt continuait d’aboyer. Il semblait découragé, comme s’il s’était résigné à ce que plus personne ne vienne. Hylas aurait voulu qu’il s’arrête. Ces appels lui rappelaient trop Ouste.
    Il n’avait pas envie de penser à lui. Dans son esprit se dressait un mur, derrière lequel se pressaient d’affreux souvenirs attendant de pouvoir refaire surface.

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  • Cet ouvrage a initialement paru en langue italienne en 2010
    sous le titre Il dono della figlia del re.
    © 2010, Edizioni EL S.r.l., Trieste Italy.
    © Hachette Livre 2012 pour la présente édition.
    Traduction : Anouk Filippini
    Illustrations : Desideria Guicciardini
    Mise en pages : Audrey Thierry
    Hachette Livre, 43 quai de Grenelle, 75015 Paris
    ISBN : 978-2-0120-3017-6













    Il est un pays chaud et lointain où règne un roi bon et sage. Ce roi a sept enfants, six garçons et une fille, qu’il a eus de sept femmes différentes. C’est un roi vieux et fatigué, et il sent que sa fin est proche. Il doit donc choisir celui qui le remplacera. La couronne devrait revenir à son fils aîné, comme il est d’usage, mais ce roi est un peu spécial : il a toujours considéré tous ses enfants comme égaux.

    Il les fait venir et leur annonce :
    — Mes enfants, il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre. Je veux que vous alliez de par le monde et que chacun de vous me rapporte un cadeau, la chose la plus précieuse que vous trouverez. Vous devez être de retour dans trente jours… après il se pourrait que vous ne me trouviez plus. Celui d’entre vous qui me trouvera le plus beau cadeau gagnera ma couronne.
    Les mères des six garçons se mettent immédiatement à se chamailler : « Mon fils est plus grand que le tien, il va gagner, c’est sûr… » ; « Mon fils est encore petit, c’est injuste ! ». En effet, l’âge des garçons va de dix-sept à douze ans, certains sont robustes et d’autres faibles, certains futés et d’autres pas très malins. Bref, la compétition n’est pas très équitable. Mais le roi tranche :
    — Femmes, taisez-vous. Je suis un roi bon et sage, et je saurai juger lequel de mes fils me rapportera le cadeau le plus précieux.
    C’est alors que s’avance la maman de la seule fille, une petite de dix ans qui s’appelle Uma.
    — Bon roi, dit-elle. S’il est vrai que tu es sage, Uma a donc elle aussi le droit de participer et de devenir reine !
    À ces mots, tout le monde se met à rire : d’abord les mamans, puis les plus grands et pour finir les plus jeunes… Une fille, devenir roi… ou pire, reine ! Quelle blague ! Mais le roi lève la main pour les faire taire et il dit :
    — Tu as raison, septième épouse. Depuis la reine de Saba, aucune femme n’a régné, mais ce n’est pas une raison pour que cela n’arrive plus jamais. Uma peut participer. Mes enfants, je vous veux tous ici dans trente jours avec vos cadeaux. Je vous souhaite bonne chance. Que le lion ne vous dévore pas, que les zombies ne vous effraient pas, que le vautour ne vous mange pas les yeux !

    Les mères des garçons s’éloignent alors en chuchotant et en lançant des regards de travers à Uma et à sa maman. Elles sont habituées à être tenues à l’écart et s’en fichent.
    De retour à leur hutte, Uma qui jusque-là n’a rien dit prend la parole :
    — Maman, tu veux vraiment que je devienne reine ?
    — Pas forcément, répond sa maman. Je veux juste que tu aies les mêmes chances que les autres. Ce n’est pas parce que tu es une fille que tu ne dois pas régner. La reine de Saba était une femme belle, intelligente et courageuse.
    — Mais moi je ne suis encore qu’une enfant, proteste Uma.
    — Une enfant belle, intelligente et courageuse, affirme sa maman.
    — Je dois vraiment y aller toute seule ?
    — Il y a un tas de choses qu’on doit faire seul, Uma. Même si tu ne trouves pas le cadeau le plus beau, même si tu ne deviens pas reine, je suis sûre que ce voyage te sera profitable, maintenant et plus tard. Ce sont les choses que nous faisons par nous-même qui nous font grandir. Allez, préparons ton voyage !
    De quoi donc a besoin une enfant de dix ans qui va affronter les lions, les serpents et les rhinocéros ? De beaucoup et de peu de choses. Les armes sont inutiles, elles sont dangereuses et une enfant ne sait pas s’en servir.

    Non. Il vaut mieux prendre une crème aux herbes qui ramollira les pieds après une longue marche ; un ocarina pour faire une jolie musique le soir et se sentir moins seule ; une couverture en crins de girafe pour s’y envelopper la nuit et avoir chaud, une grande gourde d’eau et une réserve de galettes afin de boire et manger.
    — Quant au reste, conclut la maman, la Savane veillera sur toi ! Sois attentive, sois maligne, sois rapide et reviens-moi.
    Le lendemain matin, Uma s’en va, toute seule, chercher le plus précieux des cadeaux pour son père mourant.


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  • Les légendes d'avantia t.2 ; le troisième cavalier

    Adam Blade

    Parution : 10 Août 2011 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    À tous les merveilleux princes et princesses rencontrés à Malte, avec affection, V.F.
    Remerciements spéciaux à J.D.
     
     
     
     
     
     
    Cet ouvrage a initialement paru en langue anglaise en 2009
    chez Orchard Books sous le titre :
    Rose Petal Picnic.
    © Vivian French 2009 pour le texte.
    © Orchard Books 2009 pour les illustrations.
     
    © Hachette Livre 2013 pour la présente édition.
     
    Adapté de l’anglais par Natacha Godeau.
    Illustration de couverture : Sarah Gibb
     
    Mise en page et colorisation : Valérie Gibert et Philippe Sedletzki.
     
    Hachette Livre, 43, quai de Grenelle, 75015 Paris.
    ISBN : 978-2-01-202664-3



















    Oh là là, j’ai le trac ! Le Pique-nique des Roses approche, et j’ai de plus en plus peur…
    — Du calme, Élise, il n’y a pas de raison de s’inquiéter, répète Flora.
    Mais je n’y peux rien, je suis comme ça ! Avec les princesses de la Chambre des Tulipes, nous avons composé le menu du pique-nique dansant qui sera donné en l’honneur de Fée Angora, pour célébrer la remise de son Diplôme de l’Université des Fées. C’est moi, qui ai eu l’idée des petits-fours aux pétales de rose… alors ce serait vraiment horrible si la fête était gâchée par ma faute !
    — Tiens, voici Élise-la-super-pâtissière-des-fleurs !
    Ces deux pestes de Précieuse et Perla sont insupportables. Elles se moquent de moi dès qu’elles me croisent dans le couloir !

    — Tu vas confectionner le meilleur-gâteau-de-l’univers pour Fée Angora ! persiflent-elles en s’éloignant.
    Je leur ai expliqué au moins mille fois que je ne préparais pas de gâteau, mais elles insistent malgré tout et, je l’avoue, ça m’énerve de plus en plus ! Mais soudain, j’ai une grande idée : et si j’en préparais un quand même ?
    J’en parle à Flora et à mes amies de la Chambre des Tulipes. Bettina s’exclame, l’œil brillant :
    — Fantastique ! Ce serait une merveilleuse surprise !
    — Tu pourrais lui donner la forme du diplôme de Fée Angora, suggère Lalie.
    Agathe renchérit :
    — Oh oui ! Un gros parchemin à la crème, décoré de pétales de rose !
    — Mais si le diplôme n’est pas un parchemin ? remarque Karine.
    — Allons demander à Marraine Fée ! lancent en chœur Mina et Romy.

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  • Le baiser de l'ange t.3 ; âmes soeurs

    Elizabeth Chandler

    Parution : 1 Septembre 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Ivy a échappé de peu à la mort et veut comprendre ce qui s'est passé. Elle découvre enfin que Tristan, depuis sa disparition, ne l'a pas quittée et est devenu son ange-gardien. Et que c'est lui qui l'a sauvée. Protégée et accompagnée par celui qu'elle a toujours aimé, Ivy va tenter d'élucider le mystère qui entoure Gregory. Les mailles du filet se resserrant autour de lui, Gregory enlève Philip, le petit frère d'Ivy...

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  • Le baiser de l'ange t.2 ; soupçons

    Elizabeth Chandler

    Parution : 1 Juin 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Ivy ne se remet pas de la mort soudaine et tragique de Tristan. Enfermée dans son chagrin, elle ne voit pas que Tristan essaie de la contacter, notamment par le biais de son petit frère, qui, lui, perçoit sa présence. Il y a pourtant urgence, quelqu'un veut la mort d'Ivy et le tueur est plus proche d'elle que jamais...

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  • Le baiser de l'ange t.1 ; l'accident

    Elizabeth Chandler

    Parution : 1 Mars 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Ivy adore les anges. Elle collectionne les petites statuettes qui les représentent et croit profondément qu'ils l'accompagnent dans les moments difficiles de sa vie. Surtout depuis que sa mère s'est remariée. Avec le père de Gregory, ce garçon étrange qui met Ivy mal à l'aise. Heureusement, Tristan, le jeune homme le plus adulé du lycée est fou amoureux d'elle. Ivy partage ses sentiments, et le bonheur lui paraît de nouveau accessible. Mais bientôt, le destin les frappe violemment.

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